Jésus est crucifié, quatrième partie : événements après la mort de Jésus : b. Réactions des gens présents
(Mc 15, 39-41; Mt 27, 54-56; Luc 23, 47-49; Jean 19, 31-37)

Raymond E. Brown, La mort du Messie. De Gethsémani au tombeau, p. 1141-1198.
(Résumé détaillé)


Sommaire

À la mort de Jésus, on assiste à diverses réactions chez les gens présents. Dans l’évangile de Marc, il y a d’abord la réaction du centurion devant ce qui vient de se passer, i.e. l’obscurité, l’appel à Dieu de la part de Jésus et surtout le voile du sanctuaire qui se déchire en deux; tout cela l’amène à confesser sa foi en Jésus fils de Dieu, le contenu même du credo de la communauté de Marc. C’est la même chose chez Matthieu, sauf qu’en raison du tremblement de terre, le centurion vit la peur, et c’est non seulement lui qui confesse sa foi, mais les gardes avec lui.

En plus du centurion, Marc mentionne des femmes qui se tenaient à distance et qui l’avaient suivi à partir de la Galilée. Même si elles ne portent pas le nom de disciples, elles le sont. Cependant leur attitude est totalement passive, elles ne confesseront rien, et quand l’ange les invitera à aller annoncer que Jésus est ressuscité, elles ne feront rien, figées par la peur. Pour Marc, voilà le type de disciple dont l’attitude est inadéquate. Matthieu adoucit cette attitude trop dure de Marc, si bien que ces femmes iront proclamer la bonne nouvelle et recevront une apparition de Jésus ressuscité.

Luc modifie le récit de Marc. Ce ne sont pas les signes eschatologiques qui sont à la source de sa confession de foi, mais l’attitude d’abandon de Jésus qui s’en remet au Père, une attitude chantée par le psaume 31. Il ne confesse pas que Jésus était fils de Dieu, mais qu’il était juste, reflétant le personnage au cœur du psaume, et reprenant le thème du roi davidique attendu dans les premières communautés chrétiennes. Quant au portrait des femmes qui se tenaient à distance, il est beaucoup positif : elles se tiennent debout comme des poteaux solides, prépareront l’inhumation et proclameront la bonne nouvelle. Elles seront accompagnées par des connaissances masculines, faisant sans doute partie du groupe plus large des disciples. En plus du centurion et femmes-connaissances, Luc ajoute un troisième groupe, les foules : pendant le procès juif, elles étaient hostiles, mais voyant l’attitude d’abandon de Jésus qui s’en remet au Père et la confession du centurion, elles s’en retournent à la maison en se frappant la poitrine, un geste de repentir sans aller jusqu’à la confession de foi.

C’est à un tout autre tableau que nous convie Jean. D’abord, les Juifs hostiles demandent de briser les jambes des crucifiés, sous prétexte d’accélérer leur mort avant que ne commence la grande festivité de la Pâque, mais aussi pour imposer une dernière souffrance à Jésus. Finalement, étant déjà mort, on ne brisera pas les jambes de Jésus, mais un soldat lui transpercera le côté de sa lance, pour vérifier qu’il est bel et bien mort. De ce côté sortira du sang et de l’eau, le sang symbole de sa mort sacrificielle, tel l’agneau pascal, et l’eau, symbole du don de l’esprit qui attirera tous les humains à Jésus. Selon l’évangéliste, le disciple bien-aimé est le témoin qui assure la vérité de ce signe céleste.


  1. Traduction
  2. Commentaire
    1. La réaction des gens présents selon Marc/Matthieu
      1. La réaction du centurion (Marc 15, 39; Matthieu 27, 54)
        1. Ce que le centurion a vu
        2. Que signifie l’expression « fils de Dieu »?
        3. « Vraiment, cet homme était fils de Dieu »
      2. La réaction des femmes (Marc 15, 40-41; Matthieu 27, 55-56)
        1. L’identification des femmes
        2. Les femmes qui observaient à distance étaient-elles des disciples?
        3. Comment les lecteurs des évangiles comprenaient-ils la signification des femmes qui observent à distance
    2. La réaction des gens présents selon Luc
      1. La réaction du centurion (23, 47)
        1. Trois différences d’avec Marc
        2. La signification lucanienne de la confession du centurion
      2. La réaction des foules (23, 48)
      3. La réaction de ceux qui se tenaient à distance (23, 49)
    3. La réaction des gens présents selon Jean
      1. La requête adressée à Pilate (19, 31)
      2. L’action des soldats (19, 32-34a)
      3. Le témoigne vrai de celui qui a vu (19, 35)
      4. L’accomplissement des Écritures (19, 36-37)
    4. La réaction des gens présents selon l’évangile de Pierre
  3. Analyse
    1. L’historicité des personnages et de leur réaction
      1. Les soldats romains
      2. Les foules et/ou les autorités juives
      3. Ceux qui suivaient Jésus
    2. La composition des récits synoptiques et johannique

  1. Traduction

    La traduction du texte grec est la plus littérale possible afin de permettre la comparaison des mots utilisés. Les passages chez Luc, Matthieu et Jean qui sont parallèles à Marc sont soulignés. En bleu, on trouvera ce qui est propre à Luc et Matthieu.

    MarcMatthieu 27Luc 23Jean 19Évangile de Pierre
    39 Puis, ayant vu, le centurion qui s’était tenu en face de lui qu’ainsi il expira, il dit : « Vraiment, cet homme-là était fils de Dieu ».54 Puis, le centenier et ceux avec lui gardant Jésus, ayant vu le séisme et les choses qui étaient arrivées, ils eurent très peur, disant : « Vraiment, fils de Dieu était celui-là ». 47 Puis, ayant vu ce qui était arrivé, le centenier rendait gloire à Dieu disant : « Réellement, cet homme-là était juste. »
    40a Puis, il y avait aussi des femmes à distance observant, 55a Puis, il y avait là plusieurs femmes à distance observant, 48 Et toutes les foules, étant venues assister ensemble à cette observation, ayant observé les choses qui étaient arrivées, en frappant les poitrines ils s’en retournaient.
    40b et parmi elles Marie Magdeleine et Marie la mère de Jacques le jeune et de José, et Salomé
    41 (celles, quand il était en Galilée, le suivaient et le servaient), et ayant monté ensemble avec lui vers Jérusalem.55b et celles qui avaient suivi Jésus à partir de la Galilée le servant,49 Puis, toutes ses connaissances se tenaient à distance, et des femmes, celles le suivant de près à partir de la Galilée observant ces choses.
    56 parmi elles était Marie Magdeleine et Marie la mère de Jacques et Joseph et la mère des fils de Zébédée.
    31 Donc, les Juifs, puisque c’était jour de préparation, afin que ne reste pas en croix les corps pour le Sabbat, car c’était le grand jour de ce sabbat là, ils prièrent Pilate afin que soient brisées leurs jambes et qu’ils soient enlevés.4, 14 (après 4, 13 où un des malfaiteurs crucifiés vilipendent les juifs d’avoir faire souffrir injustement le Sauveur) : Et s’étant irrité contre lui, ils ordonnèrent qu’il n’y ait pas de brisure de jambe afin qu’il meure en étant tourmenté.
    32 Donc, les soldats vinrent et brisèrent les jambes du premier et de l’autre de ceux qui avaient été crucifiés avec lui.6, 21 : Et alors ils retirèrent les clous des mains du Seigneur et le mirent par terre; et toute la terre fut secouée, et une grande frayeur se répandit.
    33 Puis, étant arrivés à Jésus, comme ils virent qu’il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes.7, 25 Alors les juifs, les Anciens et les prêtres, conscients du mal qu'ils s'étaient fait à eux-mêmes, commencèrent à se frapper la poitrine et à dire: " Malheur à nos fautes ! Le jugement approche et la fin de Jérusalem !"
    34 Mais un des soldats avec sa lance transperça le côté, et il sortit aussitôt du sang et de l’eau.26 Mes compagnons et moi étions dans l'affliction. Blessés dans nos âmes, nous nous tenions cachés, car ils nous recherchaient, ainsi que des malfaiteurs, et comme si nous voulions incendier le temple.
    35 Et celui qui a vu a rendu témoignage et son témoignage est vrai, et celui-là sait qu’il dit vrai, afin que vous aussi vous croyiez.27 Nous jeûnions de surcroît, et restions assis dans le deuil et les larmes, nuit et jour, jusqu'au sabbat.
    36 Car arrivèrent toutes choses afin que l’Écriture soit accomplie : « Son os ne sera pas fracturé ».8, 28 Les scribes, les pharisiens et les anciens se réunirent entre eux, parce qu'ils avaient appris que tout le peuple murmurait et se frappait la poitrine, disant:" Si ces signes inouïs se sont produit à sa mort, voyez comme il était juste !"
    37 Et une autre Écriture dit de nouveau : « Ils regarderont vers celui qu’ils ont transpercé ».8, 29 Ayant pris peur, les Anciens vinrent…

  2. Commentaire

    1. La réaction des gens présents selon Marc/Matthieu

      1. La réaction du centurion (Mc 15, 39; Matthieu 27, 54)

        Marc nous prend par surprise en introduisant, sans l’avoir annoncé, un officier de l’armée de haut rang, un centurion (un latinisme de Marc, copié sur le terme latin : centurio, responsable de 100 soldats), qui aurait regardé la scène depuis le début et était probablement chargé de superviser l’exécution. Matthieu reprend ce récit, mais en l’améliorant : auparavant, il avait pris la peine de mentionner que des soldats gardaient Jésus, et ils reviennent maintenant à l’avant-scène avec le centenier (terme grec habituel pour un chef de 100 soldats), et c’est l’ensemble de ces soldats qui confessent la qualité de Jésus, une confession valide et légale, car à plusieurs.

        1. Ce que le centurion a vu (« ayant vu… qu’ainsi il (Jésus) expira ».

          • Le « ainsi » ferait référence à quoi? C’est d’abord une référence à ce qui précède la mort de Jésus (15, 34-36) : l’obscurité et l’appel à Dieu, mais surtout ce qui suit (15, 38), i.e. le voile du sanctuaire qui se déchire en deux. Dieu est enfin intervenu et a démontré qu’il n’a pas abandonné Jésus. Certains biblistes ont objecté à tort que le centurion ne pouvait avoir vu le voile se déchirer, puisque seuls les prêtres pouvaient voir le voile intérieur, et que le voile extérieur ne pouvait être vu que tu côté du mont des Olivers, et non du Golgotha; ces biblistes oublient deux choses : d’abord, nous sommes au niveau des signes eschatologiques, non d’événements factuels, ensuite, Marc et ses lecteurs ne connaissaient probablement rien à la topographie du temple et sa situation par rapport au Golgotha.

          • Le premier commentateur connu de Marc, Matthieu, a lu cette scène en incluant ce qui s’est passé après la mort de Jésus : le tremblement de terre, les rochers qui se fendent, les tombeaux qui s’ouvrent, les saints qui se réveillent. S’il met l’accent sur le « séisme », c’est qu’il explique tout le reste et demeure le plus visible. Pas plus que chez Marc, il faut « historiciser » ces signes. Ce sont des signes eschatologiques qui suscitent un peur terrible et amènent les soldats à dire d’une seule voix : « Vraiment, celui-là était fils de Dieu ».

        2. Que signifie l’expression « fils de Dieu »?

          • On aura peut-être noté que le centurion, à la fois chez Marc et chez Matthieu, affirme que Jésus était « fils de Dieu », et non pas « le fils de Dieu », comme lors du procès devant le Sanhédrin (« Es-tu le messie, le fils du Béni? », Mc 14, 61; « si tu es le messie, le fils de Dieu? », Mt 26, 63). Est-ce que l’emploi ou non de l’article défini fait une différence? Plusieurs biblistes ont prétendu que oui, déclarant que la confession du centurion (sans article) signifiait une réalité moindre que l’expression avec l’article : le fils de Dieu. Ces biblistes ont tort pour les raisons suivantes.

            1. Le fait que, chez Marc, aucun être humain n’a jusqu’ici confessé Jésus comme le fils de Dieu est normal, car il n’est pas possible de faire une telle confession avant que le fils de l’homme n’ait passé par la souffrance. De plus, cette scène fait inclusion avec le baptême de Jésus alors que Dieu dit : « Tu es mon fils bien-aimé » (1, 11). À cela s’ajoute le fait que la scène du centurion reprend le litige du procès juif où on a demandé à Jésus s’il était le fils du Béni : quand Jésus a répondu par l’affirmative, les Juifs se sont moqués et on crié au blasphème; le centurion, un Gentil, par contre confesse sa foi.

            2. Est-ce que l’affirmation avec l’article (« le fils de Dieu ») a plus de force que sans article (« un fils de Dieu »)? Rien n’est moins sûr. Par exemple, Matthieu utilise les titres de manière interchangeable aux ch. 14 et 16, tout comme en 26, 63 (article) et 27, 40.43 (sans article). La proclamation de l’Ange Gabriel (Lc 1, 32.35) a-t-elle moins de force parce que « fils du Très-Haut » et « fils de Dieu » n’ont pas d’article? Et sur le plan linguistique, quand le prédicat précède le verbe être, comme ici (litt. en grec : cet homme fils de Dieu était), il ne prend pas d’article défini et vise à exprimer la nature et le caractère du sujet. Pour Marc, cette nature et ce caractère est celui d’un fils de Dieu marqué par la souffrance et la mort.

            3. Quand des biblistes nient qu’un païen romain ait pu faire une telle confession, ils tombent dans le piège de l’historisation. Car il ne faut pas se demander ce qu’un soldat voulait dire au Golgotha en l’an 30, mais plutôt quelle était la signification de cette scène pour les lecteurs de la communauté de Marc vers la fin des années 60 ou 70. Pour ces derniers, le centurion personnifie tous ces Gentils ou Gréco-romains qui ont vu et ont cru en Jésus, alors que les autorités juives venaient de se moquer de lui : « Le Messie, le roi d’Israël, qu’il descende maintenant de la croix, afin que nous voyions et que nous croyions » (15, 32). Cette scène joue le même rôle que l’histoire du centurion dans la source Q (Mt 8, 5-13 || Lc 7, 1-10) qui annonce que le message de Jésus rejoindra l’univers entier. N’oublions pas qu’il n’y pas chez Marc de récit sur Jésus ressuscité, et donc pas de scène comme Mt 28, 19-20, où Jésus envoie ses disciples dans le monde. C’est plutôt la scène du centurion qui lui permet d’annoncer la réalisation de ce que Jésus a annoncé plus tôt : « Il faut d'abord que l'Évangile soit proclamé à toutes les nations » (13, 10).

              Ajoutons que pour le lecteur de Marc, cette scène autour du centurion pouvait apparaître tout à fait plausible. Rappelons-nous d’Actes 10 où un autre centurion, Cornelius, vint spontanément à croire en Jésus. En Actes 16, 2-34 on a le récit du geôlier dans la ville romaine de Philippe qui est instantanément converti par Paul parce que ce dernier n’a pas cherché à s’enfuir. Tout cela va dans la même ligne que le malfaiteur de Lc 23, 42 qui demande soudainement à Jésus d’être avec lui. Tout devait paraître plausible aux chrétiens de l’époque.

          • Que signifie-t-on l’expression « fils de Dieu » dans la bouche du centurion? La même signification qui se retrouvait dans le credo de la communauté de Marc au tournant de l’an 70.

          • L’expression a la même signification chez Matthieu. La différence provient de l’ensemble des signes eschatologiques qu’il présente et qui amènent les soldats à avoir peur terriblement, au point de s’écrier : « Vraiment, celui-là est fils de Dieu », sans doute une évocation d’Ézéchiel 37 où les morts qui se réveillent amènent à confesser l’œuvre de Dieu. Chez Matthieu, le lien entre la confession du centurion avec le rejet juif est encore plus fort, car c’est exactement le titre utilisé par les grands prêtres (le fils de Dieu) à son procès, et en croix, les chefs des prêtres, les scribes et les Anciens se moquent de lui et de sa prétention à être le fils de Dieu. Enfin, la scène du centurion forme une inclusion avec le récit des mages au début de son évangile, alors que des Gentils sont venus rendre hommage au roi des Juifs, pendant qu’Hérode, les grands prêtres et les scribes expriment leur hostilité.

        3. « Vraiment, cet homme était fils de Dieu ».

          • Considérons maintenant la structure de la phrase, en commençant le verbe : était. Pourquoi l’imparfait? Évidemment, les évangélistes ne confinent pas la filiation divine au passé. Mais il reste qu’il s’agit ici d’une évaluation du passé : Jésus s’est montré le fils de Dieu depuis le tout début de son ministère. Puis le sujet : cet homme. C’est une expression qu’on trouvera rarement chez Marc pour décrire Jésus. La dernière fois qu’elle a été utilisée était dans la bouche de Pierre lors de la scène de reniement : « Je ne connais pas cet homme » (14, 71). Il y a quelque chose d’ironique que la même expression serve maintenant à exprimer la foi. Quoi qu’il en soit, le « cet homme » sert d’abord à désigner Jésus en croix, et en cela exprime le cœur de la théologie de Marc où c’est par la croix que Jésus s’est révélé fils de Dieu. Mais l’expression entend aussi insister sur la réconciliation en Jésus de l’homme avec Dieu : tout au long de son évangile, Marc a présenté le contraste et l’opposition entre les valeurs humaines et celles de Dieu; or, en Jésus, cette opposition n’existe plus.

          • Chez Matthieu, on pourrait trouver une petite nuance différente : « Vraiment, fils de Dieu était celui-là ». Le celui-là renvoie à la personne dont on s’est moqué en croix, en particulier en lui disant : « Il a compté sur Dieu; que Dieu le délivre maintenant, s'il s'intéresse à lui! Il a bien dit: Je suis fils de Dieu ». Alors le centurion se trouverait à dire : « Oui, il l’est vraiment ».

      2. La réaction des femmes (Marc 15, 40-41; Matthieu 27, 55-56)

        1. L’identification des femmes

          • Marc identifie ainsi les femmes qui se tenaient à distance :
            1. Marie Magdeleine, i.e. Marie de Magdala sur la rive nord-ouest de la mer de Galilée (voir la carte de la Palestine)
            2. « Marie, de Jacques le jeune et de José, la mère »
            3. Salomé
            (celles, quand il était en Galilée, le suivaient et le servaient)
            1. Et plusieurs autres qui étaient venues avec lui de Jérusalem

            On est un peu surpris de voir Marc introduire tout à coup ces femmes dont il n’avait jamais parlé auparavant, et on ne sait trop si elles étaient venues avec Jésus au cours du même voyage.

          • Selon son habitude, Matthieu simplifie le portrait qu’il reçoit de Marc en ramassant en un seul groupe les deux groupes de Marc :
            1. Les « plusieurs femmes observant à distance » sont « celles, quand il était en Galilée, le suivaient et le servaient », toutes Galiléennes
            2. Parmi elles, Marie Magdeleine
            3. Marie, de Jacques et Joseph, la mère
            4. La mère des fils de Zébédée

          • Pour ce qui suit, on se réfèrera au tableau déjà produit où on a donné les noms des femmes présentes le vendredi, dans les environs de la croix, puis lors de l’inhumation, et enfin au tombeau vide le dimanche. Dans la colonne I de ce tableau sont compilés les noms de celles présentes à la croix. Marie Magdeleine est celle dont on se rappelle le plus. À la rangée B apparaît la deuxième femme la plus fréquemment nommée, Marie, connue par ses fils Jacques et José/Joseph. Malheureusement, Marc jette un peu de confusion en l’appelant de trois manières différentes, i.e. Marie de José à l’inhumation, Marie de Jacques au tombeau vide. À la rangée C, Marc est le seul à mentionner Salomé, un nom très commun dans la Palestine de l’époque, un nom qui revient dans un certain nombre d’écrits apocryphes : L’évangile secret de Marc, L’Apocalypse de Jacques, Le protévangile de Jacques, ou elle apparaît tour à tour comme la sœur du jeune homme que Jésus a aimé, une des quatre femmes disciples, ou encore l’enfant d’un premier mariage de Joseph. Matthieu, pour sa part, parle plutôt de la mère des fils de Zébédée. Faut-il l’identifier à Salomé, ou Matthieu a-t-il plutôt tenu à réintroduire une figure importante pour lui? Nous avons plus de questions que de réponses.

        2. Les femmes qui observaient à distance étaient-elles des disciples?

          • Commençons avec Matthieu : même s’il utilise 65 fois le mot mathētēs (disciple) pour désigner ceux qui se sont attachés à Jésus, on ne le voit jamais clairement employer ce mot en dehors d’une référence aux Douze.

          • Marc, pour sa part, nous donne l’impression qu’il a choisi les Douze à partir d’un groupe plus large de disciples (3, 14). Pourrait-on considérer que, ces trois femmes explicitement nommées en 15, 41, pourraient être considérées comme membres de ce groupe plus large de disciples? C’est une question que Marc ne s’est probablement jamais posée, mais qui recevrait peut-être une réponse positive si elle lui était posée. Par contre, il ne pensait peut-être pas à elles quand il employait le mot disciple en décrivant le ministère de Jésus.

          • Ce qui est plus probable, c’est que ces femmes ne font pas partie de ceux qui étaient avec lui lors de son dernier repas, puis à Gethsémani, et qui ont par la suite pris la fuite. L’intérêt de Marc est de montrer la défaillance des Douze, non celle de femmes qu’il n’a jamais nommées. Au tombeau vide, le jeune homme (ange) leur dira : « Mais allez dire à ses disciples et à Pierre, qu'il vous précède en Galilée ». Clairement, si elles doivent apporter le message aux disciples, elles ne font pas partie de ces disciples. Voilà pourquoi Marc doit les introduire.

        3. Comment les lecteurs des évangiles comprenaient-ils la signification des femmes qui observent à distance

          • D’entrée jeu, éliminons les fausses interprétations qui ont eu cours.
            • La présence de ces femmes qui observaient à distance aurait été une source de réconfort pour Jésus. Non plausible. Marc ne les introduit qu’après la mort de Jésus, et ne donne aucun indice que Jésus les aurait vues.
            • Ces femmes présenteraient un modèle de bravoure en osant venir au Golgotha. Non plausible. Le fait d’observer à distance est difficilement un signe de bravoure, d’autant plus que Marc a utilisé la même expression pour Pierre, lors de son reniement, pour exprimer le fait qu’il ne voulait pas être reconnu.
            • Ces femmes formeraient un contraste avec les hommes disciples qui ont fui lâchement. Non plausible. Quand Marc présente ces femmes, il n’écrit pas qu’elles sont « restées », alors que hommes auraient fui; une telle comparaison est d’autant plus improbable que la fuite a eu lieu 60 versets plus tôt.

          • Dans le contexte actuel, le seul contraste possible est avec le centurion : celui-ci « s’était tenu en face de Jésus », tandis que les femmes « observaient à distance ». L’un, ayant vu comment Jésus a expiré, rendit un témoignage. Les femmes, ayant observé à distance, ne disent rien. Sachant combien Marc traite durement les intimes de Jésus (sa famille, ses disciples), ce serait être tout à fait cohérent qu’il fasse la même chose avec ces femmes qui l’ont suivi depuis la Galilée : leur attitude est inadéquate.

          • Pour vérifier cette perception des femmes, regardons les autres scènes où elles sont impliquées. Dans celle qui suit où Joseph d’Arimathie (15, 42-47) réclame le corps de Jésus et le met au tombeau, les femmes demeurent passives, se contentant de regarder où on l’a mis. Puis, quand elles décident de passer à l’action en achetant des aromates (6, 1), leur initiative est totalement inutile, puisque Jésus n’est plus là. Enfin, quand le jeune homme (16, 5-8) leur demande d’aller informer les disciples que Jésus est ressuscité, elles n’ont pas le courage d’agir et ne font rien; même une intervention divine n’a pas suffi. Ainsi, après avoir illustré la défaillance des hommes par leur fuite à Gethsémani, Marc affirmerait que, observer Jésus de manière sympathique à distance, est insuffisant pour garantir la fidélité : être disciple n’est pas facile, pour les femmes comme pour les hommes. Rappelons-nous que Marc s’adresse probablement avant tout à sa communauté persécutée de Rome. Ses lecteurs, qui ont cédé à la persécution en s’enfuyant ou en reniant leur foi, peuvent se reconnaître dans les disciples masculins et espérer que, comme eux, ils deviendront un jour de bons témoins, capables de porter la croix. Ceux, qui ont pu échapper jusqu’ici à la persécution et pourraient se vanter de ne pas avoir défailli, se voient avertir à travers ces femmes à la croix que de demeurer passif et de ne pas avoir le courage de confesser ouvertement sa foi est répréhensible, mais ils peuvent garder espoir de pouvoir changer; car si le nom de ces femmes a été retenu, c’est qu’elles sont devenues par la suite de véritables témoins, comme le souligne l’auteur de l’appendice à l’évangile de Marc (16, 9-10).

          • Qu’en est-il de Matthieu? Au premier abord, il ne semble pas y avoir beaucoup de différence. Mais quand on y regarde de près, Matthieu semble trouver trop dure l’approche de Marc (par exemple, il a éliminé l’incroyance de la famille de Jésus), et au tombeau, après un moment de frayeur, les femmes obéiront à la parole de l’ange et courront proclamer avec joie la bonne nouvelle. Quand Jésus ressuscité se rend présent à elles (28, 8-10), elles lui saisissent les pieds et « lui rendent hommage », la même expression pour décrire les mages devant l’enfant Jésus (2, 11). Bref, si leur réaction fut plus lente que celle du centurion, elles ont démontré à la fin la véritable fidélité du disciple.

    2. La réaction des gens présents selon Luc

      Luc aime les triptyques, et organise les ré
      En marche vers la croixRéaction à la mort de Jésus
      1. Simon de Cyrène qui porte la croix comme un disciple1. Ayant vu, le centurion glorifie Dieu et affirme qu’il était juste
      2. Une large multitude du peuple suit Jésus, sympathique, mais sans rien révéler de leur position2. Ayant vu, toutes les foules retournent à la maison en se frappant la poitrine
      3. Les « filles de Jérusalem » se frappent la poitrine et se lamentent sur lui3. Des connaissances se tiennent à distance ainsi que femmes qui l’avaient suivi depuis la Galilée, mais sans rien révéler de leur position

      1. La réaction du centurion (23, 47)

        Ayant vu ce qui était arrivé, il rendait gloire à Dieu et affirmait que Jésus était juste. Ce qui a été souligné représente les différences par rapport à Marc. Mais reconnaissons d’abord les similarités : la scène commence avec l’acte de voir du centurion, et la séquence des mots est identique (traduction littérale):

        Mc 15, 39Vraimentcelui-là l’hommefils de Dieu était
        Lc 23, 47Réellementl'homme celui-làjuste était

        Dans les deux cas, la phrase commence par un adverbe dans une position emphatique, et le verbe est à l’imparfait, ce qui est rare pour une confession de foi.

        1. Trois différences d’avec Marc

          • La première différence concerne ce que le centurion a vu et l’amène à sa confession de foi. Chez Marc, comme nous l’avons vu, le « ainsi » renvoie au cri de Jésus qui se sent abandonné, la moquerie des gens autour, et finalement, quand Jésus expire, le déchirement du voile par lequel Dieu intervient et apporte sa réponse. Chez Luc, les signes eschatologiques ont eu lieu plus tôt, et le « ce qui était arrivé » pointe seulement vers Jésus qui remet sa vie en toute confiance dans les mains du Père.

          • La deuxième différence est la réaction du centurion qui se met à glorifier Dieu, à l’image des bergers qui, à la naissance de Jésus, glorifient Dieu de ce qu’ils ont vu (2, 20). Tout cela est de la plume de Luc et est cohérent avec l’ensemble de son évangile où ceux qui ont des yeux pour voir glorifie Dieu pour ses merveilles.

          • La troisième différence est que le centurion ne confesse pas que Jésus était fils de Dieu, mais qu’il était juste. Certains biblistes ont essayé en vain d’établir que « juste » était l’équivalent de « fils de Dieu ». C’est oublier que Luc connaît bien l’expression « fils de Dieu » qu’il reprend telle quelle de Marc au procès juif. Pourquoi alors Luc aurait-il ici délibérément modifié les mots de Marc pour préférer « juste »?

        2. La signification lucanienne de la confession du centurion

          • Le mot grec dikaios est habituellement traduit par juste ou droit, parfois par innocent. Si Luc a choisi dikaios, ce n’est pas parce qu’il lui apparaissait plus convenant dans la bouche d’un païen qui affirmerait que Jésus était innocent, non subversif politiquement parlant, alors que le titre de « fils de Dieu » aurait été certainement mal compris. Encore une fois, on tombe dans le piège de l’historisation.

          • Il faut plutôt regarder l’ensemble du récit de Luc et sa théologie. Le geste d’abandon de Jésus entre les mains de son Père, sans intervention divine spectaculaire, ne donne pas vraiment l’occasion d’aboutir à une pleine reconnaissance de sa divinité de la part d’un païen. Et surtout dans le plan de Luc, les Actes des Apôtres lui offrent l’espace nécessaire pour y arriver à la pleine acceptation de la foi par les païens, sans se précipiter : c’est ainsi que Ac 10 présentera un centurion devenant pleinement croyant.

          • Mais alors pourquoi choisir ce mot : juste.

            • Premièrement, la prière de Jésus en mourant est tirée de Psaume 31, 6 (« en tes mains je remets mon esprit » où le psalmiste fait référence aux calomniateurs et écrit plus loin : « Silence aux lèvres de mensonge qui parlent du juste insolemment avec superbe et mépris! » (v. 19). Dans la même ligne, alors que les adversaires veulent détruire le juste qui confesse avoir la connaissance de Dieu et se dit enfant de Dieu et reconnaissant Dieu comme un père, le livre de la Sagesse écrit : « Les âmes des justes sont dans la main de Dieu. Et nul tourment ne les atteindra » (3, 1). Dans une telle situation où le juste s’en remet à Dieu et se considère comme son enfant, on peut comprendre Luc de s’être senti libre d’échanger « fils de Dieu » pour le « juste ».

            • Deuxièmement, dans les premières communautés chrétiennes, le titre de « juste » servait à désigner le roi davidique attendu, en référence à Jérémie 23, 5; Zacharie 9, 9; Psaumes de Salmon 17, 31, ainsi qu’au serviteur souffrant d’Isaïe 53, 11. On en a un écho en Ac 3, 14 (« Mais vous, vous avez chargé le Saint et le Juste ») et Ac 7, 52 (« Ils (vos pères) ont tué ceux qui prédisaient la venue du Juste »). Le lecteur de Luc pouvait facilement comprendre de qui il s’agissait.

            • Troisièmement, dikaios cadrait parfaitement à toute la chaine des réactions dans le récit de la passion de Luc. Pilate, à la suite d’Hérode ne cesse de répéter qu’il ne trouve en « cet homme » aucun motif d’accusation (23, 4.14.22). C’est maintenant au tour du centurion d’ajouter à ce témoignage. Et il y a plus. Comme Simon de Cyrène, qui a vécu une forme de conversion, puisqu’il prend ensuite la pose du disciple, comme le malfaiteur qui a vécu une forme de conversion, puisqu’il veut être avec Jésus, ainsi le centurion vit une forme de conversion, puisqu’il reconnaît la vérité sur Jésus. Cette séquence de conversions représentait un défi et un encouragement lancés au lecteur lucanien. Et cela permet de faire une inclusion avec le récit du prophète Syméon au début de son évangile qui, en voyant l’enfant Jésus, parle de la lumière révélée aux Gentils; le centurion est l’exemple de cette lumière reçue par les Gentils.

    3. La réaction des foules (23, 48)

      • Sur le plan de la structure, la réaction des foules est parallèle à celle du centurion. Sur le plan du contenu, elle est typique de Luc.

        le centurionayant vuce qui était arrivérendait gloiredisant
        les foulesayant observéles choses qui étaient arrivéess'en retournaientfrappant les poitrines

        Les foules, tout comme le centurion, sont à la même place d’observation près de la croix, une place que Luc réserve à ceux qui ne se sont pas encore engagés vis-à-vis de Jésus, une place différente de ceux qui sont « à distance ». Ces foules représentent le peuple mentionné avant et pendant la crucifixion.
        23, 27Puis, le (Jésus) suivait une nombreuse multitude du peuple
        23, 35Et se tenait là le peuple OBSERVANT
        23, 48Et toutes les foules, étant venues assister ensemble à cette OBSERVATION

        Pourtant, ce peuple était hostile durant le procès romain et a réclamé sa mise à mort. Mais il a évolué, s’est mis à le suivre de manière sympathique et son observation l’a conduit au repentir. De quelle observation s’agit-il? « Les choses qui étaient arrivées », nous dit Luc. Pour le centurion, il avait écrit : « ce qui était arrivé », faisant allusion à l’abandon de Jésus entre les mains du Père. Pourquoi maintenant le pluriel? En plus de la façon dont Jésus est mort, il faut maintenant ajouter le témoignage du centurion.

      • Il ne faut pas confondre le repentir du peuple avec la conversion du niveau de celle du centurion : le peuple ne rend pas gloire à Dieu et ne confesse pas Jésus. Il retourne chez lui, faisant face à un avenir incertain, comme celui annoncé aux filles de Jérusalem, mais dont n’est pas exclu le pardon divin. D’une certaine manière, cette scène fait écho à une parabole de Luc, celle du Pharisien et du publicain : lors du procès romain, les autorités religieuses et le peuple ont réclamé la condamnation de Jésus, mais à la mort de Jésus, les autorités n’ont démontré aucun chagrin, sures d’être justes comme le pharisien, tandis que le peuple s’est frappé la poitrine, tout comme le publicain.

    4. La réaction de ceux qui se tenaient à distance (23, 49)

      • Luc reprend de Marc le fait qu’il y avait des femmes galiléennes qui regardaient à distance. Cependant, il ne les nomme pas. Mais pour le lecteur de Luc, ce n’est pas important, car leur nom apparaîtra à la scène du tombeau vide (Marie Magdeleine, Jeanne et Marie, mère de Jacques), et surtout, Luc avait déjà commencé à parler d’elles plus tôt quand il écrivait que Jésus proclamait la bonne nouvelle dans les villes et villages, « les Douze avec lui, ainsi que quelques femmes qui avaient été guéries d'esprits mauvais et de maladies: Marie, appelée la Magdaléenne, de laquelle étaient sortis sept démons, Jeanne, femme de Chouza, intendant d'Hérode, Suzanne et plusieurs autres, qui les assistaient (diakonein) de leurs biens » (8, 1-3). Le fait que ces femmes assistent Jésus de leurs biens anticipe le rôle de certaines d’elles dans l’Église primitive, comme Lydie qui s’est attachée à Paul, s’est fait baptiser et a offert l’hospitalité aux prédicateurs (16, 14-15). Si on ajoute à cela la mention qu’elles ont été guéries par Jésus, il est clair pour Luc qu’elles sont des disciples engagées.

      • Ces femmes sont à distinguer des foules qui s’en retournent aux versets précédents : elles se « se tenaient » (histēmi) à distance comme un poteau solide, et ne sont pas retournés à la maison. Et dans les versets qui suivent, Luc nous en donnera un portrait beaucoup plus positif que Marc : elles ne contentent pas de regarder, mais vont immédiatement préparer les aromates et les parfums, pour être prêtes après le sabbat; par la suite, elles transmettront le message de l’ange aux Onze et aux autres. Dans les Actes des Apôtres, Luc nous dira qu’elles se tiendront avec les Onze, la mère et les frères de Jésus, se consacrant à la prière et préparant la venue de la Pentecôte (1, 13-14).

      Les connaissances masculines

      « toutes ses connaissances (gnōstoi) se tenaient à distance ». gnōstos est un adjectif qui signifie : être connu, employé ici au masculin pluriel. De qui s’agit-il? Les biblistes ont proposé diverses hypothèses.

      • Cela pourrait être une référence aux Onze (les Douze moins Judas), car Luc n'a jamais parlé de fuite de la part des apôtres. N’a-t-il pas associé plus tôt (8, 1) les femmes aux Douze, et logiquement ils reviendraient discrètement ensemble en scène ici? Cette hypothèse est peu plausible : comment un évangéliste qui nomme si souvent les Douze se garderait de les nommer à un moment si crucial?

      • Gnōstoi pourrait désigner des membres de la parenté, homme ou femme. Luc n’écrit-il pas dans les Actes : « Tous, d'un même cœur, étaient assidus à la prière avec quelques femmes, dont Marie mère de Jésus, et avec ses frères (1, 14). Et dans le récit de l’enfance, racontant comment Joseph et Marie se mirent à la recherche de l’enfant qu’ils croyaient perdu, il écrit : « puis ils se mirent à le rechercher parmi leurs parents et connaissances (gnōstoi) » (2, 44). Cette hypothèse est trop fragile : sur le plan du vocabulaire, le mot n’est pas nécessairement associé à la parenté (par exemple, en 2 Rois 10, 11 et Néhémie 5, 10, le mot ne désigne pas des parents proches), et jamais Luc ne fait référence aux frères de Jésus dans le récit de la passion et d’apparitions.

      L’hypothèse la plus plausible est que gnōstoi désigne de manière vague un certain nombre d’autres disciples. Rappelons-nous que le Jésus de Luc, en plus d’envoyer les Douze en mission, en envoie 70 autres (10, 1.17). Quand les femmes reviennent du tombeau pour annoncer la nouvelle, Luc écrit : « elles rapportèrent tout cela aux Onze et à tous les autres » (24, 9). C’est le même Luc qui nous offre le récit de deux disciples en route le même jour vers un village du nom d’Emmaüs. Enfin, dans ses Actes, il fait référence à un groupe de 120 personnes qui se réunissent autour des Onze, avec quelques femmes, dont Marie, la mère de Jésus, et des frères de Jésus (1, 13-15).

  3. La réaction des gens présents selon Jean

    1. La requête adressée à Pilate (19, 31)

      • « puisque c’était jour de préparation (paraskeuē) ». Le mot hébreu sous-jacent à ce « jour de préparation » est ‘ereb, qui signifie : vigile, veille. Le fait qu’il s’agissait de la veille de la Pâque juive est mentionné par : « car ce sabbat là était un grand jour », i.e. cette année-là la Pâque tombait un jour de sabbat. Cette référence à la Pâque a été mentionnée au moment de la condamnation de Jésus sur l’heure du midi, et elle revient maintenant après sa mort sous forme d’inclusion.

      • « afin que ne reste pas en croix les corps pour le sabbat ». La loi qui sous tend cette exigence provient de Deutéronome 21, 23 : « son cadavre (de l’homme pendu à un arbre) ne pourra être laissé la nuit sur l'arbre; tu l'enterreras le jour même ». En fait, cette loi ne s’applique pas seulement à la veille du sabbat, mais à tous les jours de l’année. Évidemment, l’approche d’une grande fête rend la chose plus urgente.

      • Les évangiles sont unanimes à présenter Joseph d’Arimathie comme celui qui a réclamé à Pilate le corps de Jésus. Mais chez Jean, avant même que Joseph intervienne, les Juifs demandent à Pilate que les jambes des crucifiés soient brisées. En répondant à cette requête, les soldats constateront qu’il est déjà mort. Sur ce point, Jean rejoint Marc : la mort de Jésus a été vérifiée par le personnel militaire romain.

      • Pourquoi les Juifs demandent-ils que les jambes soient brisées? Bien sûr, on veut accomplir la loi en accélérant la mort des crucifiés. Mais chez Jean, les Juifs montrent aussi de l’hostilité. Et ici, ils parlent de briser les jambes avant de demander d’enlever les corps. Notons que la fracture des jambes n’était pas vraiment une partie intégrante du processus de crucifixion. On peut penser que le récit de Jean tient à montrer que les Juifs hostiles, avant même d’enlever le corps de Jésus, tiennent à lui imposer une dernière souffrance. Comme cette action ne réussira pas, Jean pourra y avoir comme le triomphe du plan de Dieu annoncé d’avance dans l’Écriture (19, 36).

    2. L’action des soldats (19, 32-34a)

      • « Donc, les soldats vinrent et brisèrent les jambes du premier et de l’autre de ceux qui avaient été crucifiés avec lui ». Si les deux malfaiteurs ont été crucifiés de chaque côté de Jésus, pourquoi attendre en dernier pour s’occuper de lui qui se trouve au milieu? Cela fait partie du plan de composition de Jean (voir la structure du récit de la passion chez Jean): le fait de ne pas briser les jambes de Jésus constituent un refus des soldats d’acquiescer à la demande des Juifs (épisode 5 de la structure), un épisode parallèle à l’épisode 1 où Pilate refuse d’acquiescer à la demande des Juifs de modifier l’écriteau au-dessus de la tête de Jésus.

      • « Mais un des soldats avec sa lance transperça le côté, et il sortit aussitôt du sang et de l’eau ». Pourquoi percer un crucifié? De manière évidente, elle vise à s’assurer que quelqu’un est bel et bien mort; il ne s’agit pas de donner un coup de grâce, mais de vérifier que le crucifié est mort. Mais l’important, c’est que Jean y voit un signe christologique : même du corps mort de Jésus est sorti des éléments source de vie, symbolisés par le sang et l’eau. Certains biblistes ont vu dans la mention du « côté » (gr : pleura), une allusion à la côte d’Adam dont est tiré Ève. La tradition ancienne considère que c’est au côté droit que Jésus a été transpercé, influencée sans doute par Ézéchiel 47, 1 où le prophète nous présente sa vision : « L'eau descendait de dessous le côté droit du Temple ». Mais ces derniers points vont probablement au-delà de l’intention du 4e évangile.

      Aussitôt il en sortit du sang et de l’eau (19, 34b)

      • Chez Marc/Matthieu, ce sont les signes eschatologiques qui ont amené la confession du centurion romain. Chez Jean, le signe est suscité par un soldat romain : il transperce le côté de Jésus d’où sortent le sang et l’eau. Comment interpréter ce signe? D’entrée de jeu, il faut tout de suite éliminer les causes physiologiques qui ont suscité beaucoup de débats : tout cela est hors de la perspective de l’évangéliste quand il produit ce récit. Ce qui est clair, ce phénomène est si merveilleux que, au verset suivant, il doit assurer son lecteur que ce témoignage est absolument vrai, ce qui ne serait pas le cas d’un phénomène normal et explicable.

      • A partir du consensus que nous sommes devant un langage théologique, les biblistes ont proposé mille et une interprétations du sang et de l’eau. Nommons-en quelques unes.

        • Ne serais-ce pas une façon de présenter Jésus comme un être divin, car selon la légende homérique c’est un mélange de sang et d’eau qui coulait dans les veines des dieux, comme chez Aphrodite? Mais le lecteur de Jean aurait-il compris cette allusion à une symbolique païenne, alors que l’évangéliste ne recours à aucune imagerie païenne ailleurs?

        • Ne serait-on pas devant une intention anti-gnostique? En effet, nous savons qu’au 2e siècle il y a avait un courant gnostique et docétique qui niait que Jésus soit vraiment un homme et ait vraiment souffert. Mais cela s’applique-t-il aussi à la fin du 1ier siècle et au milieu auquel s’adresse Jean? Pourquoi l’évangéliste ajouterait ces signes seulement pour confirmer la mort de Jésus, alors qu’un soldat a déjà établi qu’il était mort? Et surtout, en parlant par la suite de « afin que vous aussi vous croyiez », il suggère que son but concernait le cœur de la foi, non pas la correction d’une erreur.

        • N’aurait-on pas ici une allusion à l’agneau pascal pour lequel le sang devait couler à sa mort afin de pouvoir l’en asperger? Mais alors, pourquoi parler aussi de l’eau qui sort? Et surtout, quand Jean fait une allusion à l’agneau pascal, c’est en lien avec le fait qu’on ne lui brisa pas les os.

      • Mais Jean lui-même nous donne les indices pour bien interpréter cette symbolique. En 7 37-38, il met dans la bouche de Jésus cette parole : « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi, et qu'il boive, celui qui croit en moi! selon le mot de l'Écriture: De son sein couleront des fleuves d'eau vive ». Puis l’évangéliste ajoute : « Il parlait de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui avaient cru en lui; car il n'y avait pas encore d'Esprit, parce que Jésus n'avait pas encore été glorifié » (39). Ainsi, l’eau qui coule fait référence à l’Esprit. Et cette eau coulera quand Jésus sera glorifié, i.e. élevé sur la croix, quand son sang sera versé. Ainsi, l'eau qui coule représente le don de l'Esprit, et le sang versé représente sa mort qui permet le don de l'Esprit. Cette idée n’est pas en contraction avec le début du don de l’Esprit avant sa mort, comme nous l’avons mentionné plus tôt, alors que la mère de Jésus et le disciple que Jésus aimait forment le début de la communauté johannique; ce n’est qu’après sa mort que tous, et pas seulement les intimes, seront attirés vers lui. Ici, au v. 34b, l’évangéliste a peut-être été influencé par un certain nombre de passages de l’Ancien Testament :
        • Zacharie 13, 1 : « En ce jour-là, il y aura une fontaine ouverte pour David et pour les habitants de Jérusalem, pour laver péché et souillure »
        • Zacharie 12, 10 : « Mais je répandrai sur la maison de David et sur l'habitant de Jérusalem un esprit de pitié et de compassion »

    3. Le témoigne vrai de celui qui a vu (19, 35)

      • Nous avons vu que, chez Marc, les signes eschatologiques, en particulier le déchirement du voile du temple, déclenchent la confession de foi du centurion. Chez Jean, c’est le geste du soldat, ouvrant le côté de Jésus d’où sortent le sang et l’eau, qui déclenche la confession de foi exprimée par le narrateur : « afin que vous aussi vous croyiez ».

      • « Et celui qui a vu a rendu témoignage et son témoignage est vrai ». Qui est ce « celui qui a vu »? Le sujet du verbe est au masculin, donc il faut regarder les personnages masculins. Celui qui précède immédiatement est le soldat romain. Mais il serait étonnant que l’évangéliste lui prête une proclamation si solennelle sans indiquer qu’il s’est mis à croire. Il est plus probable qu’il s’agisse du disciple bien-aimé à qui Jésus a confié sa mère quelques versets plus tôt. Cela est confirmé au chapitre suivant : « C'est ce disciple qui témoigne de ces faits et qui les a écrits, et nous savons que son témoignage est vrai » (21, 24).

      • « et celui-là (ekeinos) sait qu’il dit vrai, afin que vous aussi vous croyiez ». Cette phrase est plus difficile à interpréter. Qui est ce « ekeinos » (celui-là). Certains ont pensé que « celui-là » introduisait un nouveau sujet, différent de « celui qui a vu » qu’on a identifié au disciple bien-aimé.

        • C’est ainsi que certains ont proposé que « celui-là » désignait Dieu, ou Jésus ou le Paraclet, mais le contexte ne nous prépare pas à comprendre ainsi cet acteur
        • D’autres ont proposé l’évangéliste lui-même, mais il serait très bizarre que l’évangéliste s’auto-identifie de cette façon
        • D’autres encore ont proposé une tierce partie qui pourrait appuyer les dires du disciple bien-aimé, mais encore là c’est évoquer un personnage que l’évangéliste ne nous a pas introduit

      • La solution la plus simple et la plus logique est d’admettre que « celui-là » n’introduit pas un nouveau sujet et renvoie au disciple bien-aimé; il s’agit d’un emploi anaphorique du mot, qui a la même valeur que « il ». Ainsi, le disciple bien-aimé est l’instrument de l’Esprit pour témoigner de la valeur christologique et salvifique de la mort de Jésus, de la même façon qu’au début de l’évangile Jean-Baptiste a vu et témoigne de ce qu’il vécu (1, 34); il y a ici une forme d’inclusion où les deux personnages témoignent de la même vérité.

    4. L’accomplissement des Écritures (19, 36-37)

      • « Car arrivèrent toutes choses afin que l’Écriture soit accomplie ». Que désigne l’expression « toutes choses »? Comme c’est un pluriel, on doit comprendre qu’il y a au moins deux choses. Il y a eu le fait que les jambes de Jésus n’ont pas été brisées, et il y a eu aussi le coup de lance au flanc de Jésus. La citation du v. 36 concerne le premier fait, celle du v. 37 le deuxième fait.

        1. « Son (autou) os (osteon) ne sera pas fracturé (syntribēsetai) »

          • Le mot autou (de lui), traduit par « son », comporte une ambigüité quand vient le temps trouver une référence vétérotestamentaire : renvoie-t-il à une personne, i.e. le psalmiste, ou à un animal, i.e. l’agneau pascal. Rappelons d’abord que, lorsque Jean a décrit l’événement, il a dit ceci : « ils ne lui brisèrent (katagnynai) pas les jambes (skelos) ». La citation de l’Écriture avec osteon (os) et syntribein (fraturer) ne comporte pas le même vocabulaire, et donc, clairement, a été ajouté après la description de l’épisode. D’où pourrait venir osteon et syntribein. On a proposé deux candidats :
            • Exode 12, 46 : « (LXX) Vous ne fracturerez (syntripsete) pas un os (osteon) de lui (ap’ autou) »
            • Nombres 9, 12 : Ils ne fractureront (syntripsete) pas un os (osteon) de lui (ap’ autou) »

            Il s’agit de deux références à l’agneau pascal. Et cela convient bien au cadre johannique : au début de l’évangile, Jésus est présenté comme l’agneau de Dieu, il est condamné à l’heure où on immolait l’agneau pascal au temple, on lui tend une branche d’hysope pour étancher sa soif, l’hysope utilisé pour asperger de sang l’agneau pascal.

          • Certains biblistes ont vu un problème avec ces 2 références (elles proviennent du Pentateuque, alors jamais Jean cite le Pentateuque, et les verbes sont à la forme active, alors que la citation de Jean est à la forme passive), et ont proposé plutôt un psaume :
            • Ps 34, 21 : « Le Seigneur garde tous leurs (ex autōn) os (osteon), pas un seul ne sera fracturé (syntribēsetai) »

            Nous avons le verbe au passif (être fracturé), mais nous n’avons pas le (autou, « de lui »).

          • Bref, la majorité des biblistes voient ici d’abord une référence à l’agneau pascal, mais, de manière secondaire, il peut y avoir un écho du juste persécuté qui s’attend à être libéré par son Sauveur du Psaume 34. Les deux aspects cadrent avec la théologie du 4e évangile.

        2. « Ils regarderont (opsontai) vers (eis) celui qu’ils ont transpercé (ekkentein) ».

          • Il s’agit d’une citation de Zacharie 12, 10. Mais comme pour la citation précédente, il y a une différence entre le vocabulaire de la citation et celui de la description de l’épisode plus tôt : « un des soldats avec sa lance transperça (nyssein) le côté »; et dans l’épisode, on n’a jamais parlé d’un groupe qui regardait. De plus, malgré le fait que Jean nous présente une citation de Za 12, 10, ce qu’il cite ne provient ni de la version hébraïque ou massorétique (« ils regarderont vers moi, celui qu'ils ont transpercé »), ou de la version standard de la Septante (« ils regarderont [epiblepsontai] vers moi, parce qu'ils m'auront insulté »). Il est possible que Jean utilise une autre version grecque de Bible que celle de la Septante lorsqu’il cite le prophète Zacharie (ce fait est confirmé par un écho de Zacharie dans Apocalypse 1, 7 qui utilise un vocabulaire semblable à Jean avec opsontai et ekkentein, tout comme dans L’épitre de Barnabé 7, 9 ou chez Justin, Apologie 1.52.12).

          • Une question se pose : pourquoi la citation de l’Écriture sur l’os non brisé du v. 36 n’a-t-elle pas été placée tout de suite après l’épisode raconté au v. 33b, et celle sur la personne transpercée au v. 37 tout de suite après l’épisode raconté au v. 34a? Une explication possible est que Jean n’entend pas faire référence seulement à un demi-verset, mais à l’ensemble de la scène, tout comme dans ce qu’il cite, il n’entend pas faire référence seulement au bout de verset cité, mais à l’ensemble. Regardons de plus près pour la citation de Zacharie.
            JeanZacharie 10, 12
            34 Mais un des soldats avec sa lance transperça le côté, et il sortit aussitôt du sang et de l’eau. 35 Et celui qui a vu a rendu témoignage et son témoignage est vrai, et celui-là sait qu’il dit vrai, afin que vous aussi vous croyiez.Et je répandrai sur la maison de David et sur Jérusalem un esprit de compassion et de miséricorde ; et ils tourneront les yeux vers moi, parce qu'ils m'auront insulté ; et ils se lamenteront sur le peuple, comme sur un enfant bien-aimé ; et ils seront pénétrés de douleur, comme sur un fils premier-né.

            Il est probablement que Jean avait en tête l’ensemble du v. 12, si bien que l’esprit de compassion et de miséricorde de Zacharie devient l’eau sortie du côté de Jésus, le « ils » (ils tourneront les yeux vers moi) de Zacharie devient le soldat romain qui, même après que Jésus soit mort, lui perce néanmoins le côté, ainsi que le disciple bien-aimé qui a vu toute la scène, et le geste chez Zacharie de se lamenter sur le peuple comme sur un enfant bien-aimé et un premier-né renvoie chez Jean à « celui-là sait qu’il dit vrai afin que vous croyez »; le contenu de cette fois sera précisée un peu plus loin : que Jésus est le messie, le fils de Dieu.

  4. La réaction des gens présents selon l’évangile de Pierre

    • Nous nous intéressons à l’évangile apocryphe de Pierre parce qu’il atteste que le développement narratif, présent chez les quatre évangiles, s’est poursuivi jusqu'au 2e siècle. Sur ce que nous venons d’analyser, on note les différences suivantes chez cet écrit apocryphe :
      1. La fracture des jambes a lieu avant la mort de Jésus (EvP 4, 14)
      2. Il n’y a aucune mention du flanc percé par une lance ou de l’écoulement du sang et de l’eau

    • Dans l’ensemble du récit de EvP 7, 25 – 8, 29, on peut grouper les personnages en quatre catégories :
      1. Les Juifs, les Anciens est les prêtres
      2. Pierre et ses compagnons
      3. Les scribes, les Pharisiens et les Anciens
      4. Tout le peuple
      Toute la scène révèle l’attitude de l’auteur face aux Juifs. Car ce ne sont plus les Romains qui ont exécuté Jésus, mais les Juifs eux-mêmes. Parmi eux, il y aurait deux catégories : les non-repentants (scribes, Pharisiens, Anciens, prêtres) qui iront voir Pilate pour le sépulcre, qui savent que les gens se frappent la poitrine et doivent s’en méfier, qui se frapperont la poitrine non par repentance, mais parce que leur faute les rend susceptible de la colère divine; les repentants (tout le peuple) murmurent contre l’autorité religieuse et se frappent la poitrine parce que les grands signent ont montré que Jésus était juste. Il y a une certaine parenté entre l’évangile de Luc où les gens se frappent la poitrine et l’évangile de Pierre.

    • Une nouveauté de l’ÉvP est de prêter la parole à Pierre avec ses compagnons après la mort de Jésus et avant sa résurrection. Le récit est à la première personne : « Mes compagnons et moi étions dans l'affliction… ». Ce que Pierre raconte n’est pas sans écho de ce qu’on trouve ailleurs dans les évangiles :
      • « nous nous tenions cachés, car ils nous recherchaient, ainsi que des malfaiteurs… » (voir Jn 20, 10 « les portes étant closes, là où se trouvaient les disciples, par peur des Juifs »)
      • « comme si nous voulions incendier le temple… » (voir le procès d’Étienne et l’accusation de s’attaquer au temple Actes 6, 13 « Là ils produisirent des faux témoins qui déclarèrent: "Cet individu ne cesse pas de tenir des propos contre ce saint Lieu et contre la Loi »)
      • « Nous jeûnions de surcroît, et restions assis dans le deuil et les larmes… » (voir Mc 2, 20 où Jésus dit que lorsque l’époux ne sera plus là, les disciples jeûneront)

  • Analyse

    1. L’historicité des personnages et de leur réaction

      1. Les soldats romains

        • La présence de soldats romains est certaine. Mais ça devient plus compliqué quand on veut préciser le rôle de chacun. On peut penser que dans un groupe de quatre soldats, un d’entre eux a eu la responsabilité d’exécuter Jésus, et par la suite la tradition a dramatisé ce rôle. Et dans le contexte de l’hostilité juive, l’armée romaine a peut-être été perçue comme impartiale, ou encore favorable.

        • Par contre, il n’y a aucun moyen d’établir l’historicité de la réaction du centurion, car elle cadre trop bien avec la théologie de l’évangéliste. Chez Marc, elle donne une réponse à la voix céleste au baptême de Jésus (1, 11) : Vraiment, cet homme était fils de Dieu (15, 39). Chez Matthieu, elle fait inclusion avec les mages, des Gentils, au début de l’évangile, alors que le centurion à son tour reconnaît en Jésus fils de Dieu. Chez Luc, le centurion est un étranger qui reconnaît en Jésus un homme juste, en fait le juste.

        • L’historicité du récit de Jean est plus compliquée, car l’évangéliste insiste sur la présence et le témoignage d’un témoin oculaire, le disciple bien-aimé. Certains biblistes doutent de la réalité de cette figure, mais il est tout à fait plausible qu’il y ait eu, derrière la communauté johannique et sa tradition, un disciple de Jésus, autre que l’un des Douze, dont le rôle par la suite dans la vie de la communauté montre qu’il était spécialement aimé de Jésus. Mais même s’il y avait un témoin oculaire, l’accent est sur le plan théologique. Qu’un soldat vérifie si un crucifié est vraiment mort n’est pas impossible, mais la difficulté de confirmer l’événement vient de ce qu’il n’existe aucun autre témoignage. De même, aucun médecin ne peut nier complètement que du sang et un fluide corporel sorte par la force de la gravité de quelqu’un qui vient de mourir, mais c’est à un signe du ciel et à une affirmation théologique que nous convie l’évangéliste; et là on sort du domaine historique.

      2. Les foules et/ou les autorités juives

        • La présence de spectateurs sur un lieu de crucifixion est tout à fait normale. Par contre, la question de la présence de prêtres et d’autres autorités est plus compliquée, car nous sommes à la veille d’une fête alors que les prêtres ont des responsabilités au temple, sans mentionner le risque d’être impur au contact de crucifiés morts. On peut assumer qu’il y a dû avoir des juifs hostiles à la mort de Jésus comme ce fut le cas de son vivant, mais chez Jean cette hostilité est stéréotypée, et leur intervention auprès de Pilate (19, 31) est une façon de faire inclusion avec une intervention antérieure (19, 21). De même, il est possible que des badauds soient arrivés à la conclusion que Jésus fut traité injustement, mais la scène de Luc cadre trop bien avec son thème d’un portrait sympathique de la population de Jérusalem.

      3. Ceux qui suivaient Jésus

        • Seul Jean place des gens près de la croix, et il est peu probable que les autorités romaines aient permis à des membres de la famille ou des sympathisants de s’approcher des crucifiés. Par contre, la présence de femmes disciples qui se tenaient à distance, sans exprimer leur conviction, est plausible.

        • Or, ce qui est un peu plus compliqué, c’est la présence de ces femmes non seulement à la croix, mais à la mise au tombeau et à la découverte du tombeau vide. L’attestation évangélique la plus forte est que Marie Magdeleine (et d'autres femmes?) a trouvé le tombeau de Jésus vide le dimanche de Pâques. Malgré le scepticisme de certains biblistes, il faut reconnaître la valeur ancienne de ce témoignage, car s’il avait été créé de toute pièce, le récit aurait été centré autour des hommes dont seuls le témoignage avait valeur légale. Si c’est là la tradition la plus ancienne, certains biblistes ont pensé que les auteurs anciens ont été forcés d’imaginer que, si les femmes étaient au tombeau vide, elles devaient être là à la mise au tombeau, et si elles étaient là à la mise au tombeau, elles devaient être là à la croix : au aurait créé à rebours certains récits.

        • La relation entre les trois scènes est probablement plus compliquée. Car Jean semble avoir joint à son récit autour de la mère de Jésus et du disciple bien-aimé un récit reçu de la tradition sur la présence de femmes au Golgotha. Comme il ne connaît pas Marc, le nom de certaines d’elles diverge. Et selon le schéma de la triade propre aux récits populaires, le nombre de trois femmes a dû être fixé assez tôt dans la tradition. Inévitablement, cette tradition a pu avoir une influence sur le récit du tombeau vide où, à l’origine, il n’y avait peut-être que Marie-Magdeleine.

    2. La composition des récits synoptiques et johannique

      • Matthieu et Luc dérivent leur récit de Marc. Ce dernier met en contraste de manière artistique un centurion en face de Jésus, et des femmes galiléennes qui se tiennent à distance et demeurent passives; l’un confessera sa foi en Jésus, les autres ne diront rien. Matthieu accentue la confession de foi en joignant la voix des gardes à celui du centurion. Luc a étendu les deux réactions à trois personnages (centurion, la foule et un group de femmes), pour être en harmonie avec le schéma des trois groupes lors de la marche vers le lieu d’exécution.

      • Chez Jean, l’ensemble 19, 31-34 (la fracture des jambes et le percement du côté) provient probablement d’une tradition qu’il reçoit dans sa communauté, auquel il ajoute la parenthèse du v. 35 (« Et celui qui a vu a rendu témoignage… ») et les deux références à l’Écriture de 36-37, pour apporter une perspective théologique additionnelle.

     

    Brown v.2: Acte 4 - #37 Jésus est crucifié, quatrième partie : événements après la mort de Jésus : b. Réactions des gens présents, pp 1141-1198 (version anglaise).


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