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Analyse de Marc 12, 38-44

Je vous propose une analyse biblique avec les étapes suivantes: une étude de chaque mot grec du passage évangélique, suivie d'une analyse de la structure du récit et de son contexte, à laquelle s'ajoute une comparaison des passages parallèles ou semblables. À la fin de cette analyse et en guise de conclusion, je propose de résumer ce que l'évangéliste a voulu dire, et je termine avec des pistes d'actualisation.


 


  1. Traduction du texte grec (28e édition de Kurt Aland)

    Texte grecTexte grec translittéréTraduction littéraleTraduction en français courant
    38 Καὶ ἐν τῇ διδαχῇ αὐτοῦ ἔλεγεν· βλέπετε ἀπὸ τῶν γραμματέων τῶν θελόντων ἐν στολαῖς περιπατεῖν καὶ ἀσπασμοὺς ἐν ταῖς ἀγοραῖς38 Kai en tē didachē autou elegen· blepete apo tōn grammateōn tōn thelontōn en stolais peripatein kai aspasmous en tais agorais 38 Et dans l'enseignement de lui, il disait : voyez de la part des scribes, des voulant, dans des vêtements amples, marcher et des salutations dans les places publiques,38 Et dans son enseignement, Jésus disait : « Ouvrez les yeux sur les spécialistes de la bible, ceux qui aiment déambuler en longues robes ainsi que (recevoir) des courbettes sur les places publiques,
    39 καὶ πρωτοκαθεδρίας ἐν ταῖς συναγωγαῖς καὶ πρωτοκλισίας ἐν τοῖς δείπνοις,39 kai prōtokathedrias en tais synagōgais kai prōtoklisias en tois deipnois, 39 et des premiers sièges dans les synagogues et des premiers divans à table dans les festins,39 ainsi que des places d'honneur dans les synagogues et des premières places dans les festins,
    40 οἱ κατεσθίοντες τὰς οἰκίας τῶν χηρῶν καὶ προφάσει μακρὰ προσευχόμενοι· οὗτοι λήμψονται περισσότερον κρίμα.40 hoi katesthiontes tas oikias tōn chērōn kai prophasei makra proseuchomenoi· houtoi lēmpsontai perissoteron krima. 40 les dévorants les maisons des veuves et en prétexte de longs (moments) ils sont priants. Ceux-ci recevront un plus fort jugement.40 des gens qui dévorent les biens des veuves et, pour l'apparence, passent de longs moments en prière. Ils seront jugés plus sévèrement.
    41 Καὶ καθίσας κατέναντι τοῦ γαζοφυλακίου ἐθεώρει πῶς ὁ ὄχλος βάλλει χαλκὸν εἰς τὸ γαζοφυλάκιον. καὶ πολλοὶ πλούσιοι ἔβαλλον πολλά.41 Kai kathisas katenanti tou gazophylakiou etheōrei pōs ho ochlos ballei chalkon eis to gazophylakion. kai polloi plousioi eballon polla· 41 Et s'étant assis en face de la salle du trésor, il regardait comment la foule jette (une pièce de) cuivre dans la salle du trésor et plusieurs riches jetaient plusieurs.41 Par la suite, s'étant assis devant la salle du trésor, il observait la foule jeter des pièces de monnaie dans la salle du trésor. Beaucoup de gens riches en jetaient beaucoup.
    42 καὶ ἐλθοῦσα μία χήρα πτωχὴ ἔβαλεν λεπτὰ δύο, ὅ ἐστιν κοδράντης.42 kai elthousa mia chēra ptōchē ebalen lepta dyo, ho estin kodrantēs. 42 Et étant venue une veuve pauvre, elle jeta leptes deux, qui est un quart d'as.42 Quand se présenta une pauvre veuve, elle jeta deux leptes, ce qui représente dix minutes de salaire pour un journalier de l'époque.
    43 καὶ προσκαλεσάμενος τοὺς μαθητὰς αὐτοῦ εἶπεν αὐτοῖς· ἀμὴν λέγω ὑμῖν ὅτι ἡ χήρα αὕτη ἡ πτωχὴ πλεῖον πάντων ἔβαλεν τῶν βαλλόντων εἰς τὸ γαζοφυλάκιον·43 kai proskalesamenos tous mathētas autou eipen autois· amēn legō hymin hoti hē chēra hautē hē ptōchē pleion pantōn ebalen tōn ballontōn eis to gazophylakion· 43 et ayant appelé les disciples de lui, il a dit à eux : c'est vrai, je dis à vous, que la veuve celle-ci la pauvre, davantage à tous elle a jeté que les jetant dans la salle du trésor.43 Ayant alors appelé ses disciples, il leur dit : « Vraiment, je vous l'assure, cette veuve, qui est pauvre, a jeté plus que tous ceux qui ont jeté dans la salle du trésor.
    44 πάντες γὰρ ἐκ τοῦ περισσεύοντος αὐτοῖς ἔβαλον, αὕτη δὲ ἐκ τῆς ὑστερήσεως αὐτῆς πάντα ὅσα εἶχεν ἔβαλεν ὅλον τὸν βίον αὐτῆς.44 pantes gar ek tou perisseuontos autois ebalon, hautē de ek tēs hysterēseōs autēs panta hosa eichen ebalen holon ton bion autēs. 44 Car tous de l'étant dans l'abondance à eux ils jetèrent, puis celle-ci, de l'indigence d'elle tout autant qu'elle avait, elle jeta entier le bien d'elle.44 En effet, ils ont tous jeté à partir de leur superflu, alors qu'elle, à partir de son indigence, elle a jeté en entier tout ce qu'elle avait pour vivre.

  1. Analyse verset par verset

    v. 38 Et dans son enseignement, Jésus disait : « Ouvrez les yeux sur les spécialistes de la bible, ceux qui aiment déambuler en longues robes ainsi que (recevoir) des courbettes sur les places publiques,

    Littéralement: Et dans l'enseignement (didachē) de lui, il disait : voyez (blepete) de la part des scribes (grammateōn), des voulant, dans des vêtements amples (stolais), marcher (peripatein) et des salutations (aspasmous) dans les places publiques (agorais),

didachē (enseignement) Le nom didachē signifie : enseignement, i.e. l'action d'enseigner. Nos bibles le traduisent parfois par « doctrine », quand l'accent est sur le contenu de ce qui est enseigné; par exemple : « Vain est le culte qu'ils me rendent, les doctrines (didachē) qu'ils enseignent ne sont que préceptes humains » (Mc 7, 7). Il est important pour Marc : Mt = 3; Mc = 5; Lc = 1; Jn = 3; Ac = 4; 1Jn = 0; 2Jn = 3; 3Jn = 0. Pour bien comprendre cette importance, il faut inclure dans notre analyse le verbe didaskō (enseigner, instruire) : Mt = 13; Mc = 17; Lc = 17; Jn = 10; Ac = 16; 1Jn = 2; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Il faut également inclure le titre didaskalos (maître, celui qui enseigne) : Mt = 12; Mc = 12; Lc = 17; Jn = 8; Ac = 1; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Ce qui nous intéresse ici, c'est le nom « enseignement », le verbe « enseigner » et le titre « maître » quand ces trois mots font référence à Jésus. Quand on combine ces trois mots dans leur référence à Jésus, nous obtenons les statistiques suivantes pour les quatre évangiles : Mt = 21; Mc = 32; Lc = 23; Jn = 17. Le nombre d'occurrences chez Marc est d'autant plus impressionnant qu'il est le plus court des évangiles. Ainsi, l'évangéliste entend insister sur la figure de Jésus comme maître qui enseigne. Pourquoi?

Cette insistance surprend, car bien souvent Marc nous donne l'impression d'insister sur l'action de Jésus, sur le thaumaturge qui guérit et chasse beaucoup d'esprits mauvais. Pourtant, il n'y a pas de contradiction. Commençons avec la première activité publique de Jésus après avoir choisi ses disciples.

Ils pénètrent à Capharnaüm. Et aussitôt, le jour du sabbat, étant entré dans la synagogue, il enseignait (didaskō). Et ils étaient frappés de son enseignement (didachē), car il les enseignait (didaskō) comme ayant autorité, et non pas comme les scribes. (1, 21-22)

Ce qui est remarquable, c'est de constater que Marc se contente de nous dire que Jésus enseignait, sans préciser le contenu de son enseignement. Plutôt, il précise sa façon d'enseigner : avec autorité (exousia : droit, puissance, autorité, permission). Pour nous faire comprendre ce point, il le met en contraste avec les scribes, qui étaient des commentateurs ou des interprètes de l'Écriture; ces derniers se contentent de répéter ce que dit l'Écriture, en essayant d'y apporter un peu d'éclairage. À l'opposé, Jésus ne commente pas, il est l'auteur de ce qu'il dit, d'où le mot autorité, et d'où la réaction des gens : « Qu'est cela? Un enseignement (didachē) nouveau, donné d'autorité! » (1, 27).

Mais il y a plus. Pour illustrer l'autorité et la puissance de la parole de Jésus, Marc fait suivre la mention de l'enseignement par un geste de guérison d'un homme avec un esprit impur. N'allons pas croire que le geste d'enseigner et de guérir constitue deux actions différentes. C'est la même action : l'enseignement de Jésus est transformateur.

En cela, Marc est différent des autres évangélistes. Par exemple, on chercherait en vain dans son évangiles des récits où Jésus enseigne des règles de conduite comme on en trouve chez Matthieu, ou propose un enseignement théologique comme chez Jean. Plus particulièrement, il se contente de mentionner de manière générale que Jésus enseigne surtout aux foules. Pourquoi? Voici sa réponse :

En débarquant, il vit une foule nombreuse et il en eut pitié, parce qu'ils étaient comme des brebis qui n'ont pas de berger, et il se mit à les enseigner (didaskō) longuement. (6, 34)

Jésus enseigne pour que la foule ait un berger, un berger qui les nourrit, comme l'expliquera la scène de la multiplication des pains qui suit. Marc semble indiquer que Jésus donne une direction, un sens à leur vie qui puisse les animer. Quand on essaie de préciser le contenu de cet enseignement aux foules, on se retrouve avec les paraboles :

Il leur enseignait (didaskō) beaucoup de choses en paraboles et il leur disait dans son enseignement (didachē)... (4.2)

Fondamentalement, toutes ces paraboles (le semeur, la lampe et la mesure, la semence qui pousse d'elle-même, la graine et la moutarde) sont axées sur la dynamique du royaume de Dieu que rien ne peut empêcher de croître. Cela rejoint la parole initiale de Jésus : « Le temps est accompli, et le Règne de Dieu s'est approché : convertissez-vous et croyez à l'Évangile » (1, 15). Il y a une force de Dieu à l'oeuvre dans le monde et qui transforme tout, si bien que rien ne peut l'arrêter.

L'enseignement de Jésus n'est centré sur aucune morale, mais sur la force de l'intervention de Dieu, sur la bonne nouvelle qui transforme tout et guérit tout. Voilà pourquoi le simple fait de mentionner que Jésus enseigne et de le faire suivre d'une guérison est suffisant : les deux gestes s'éclairent mutuellement.

La plupart du temps, Jésus enseigne aux foules. Mais il lui arrive parfois d'avoir un enseignement particulier pour ses disciples. Le ton est totalement différent.

Et il commença de leur enseigner (didaskō): "Le Fils de l'homme doit beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et, après trois jours, ressusciter" (8, 31)

Car il instruisait (didaskō) ses disciples et il leur disait: "Le Fils de l'homme est livré aux mains des hommes et ils le tueront, et quand il aura été tué, après trois jours il ressuscitera." (9, 31)

Il disait encore dans son enseignement (didachē): "Gardez-vous des scribes qui se plaisent à circuler en longues robes, à recevoir les salutations sur les places publiques (12, 38)

Ainsi, pour les disciples, il y a deux types d'enseignement : 1) la révélation que l'entrée dans la vie éternelle passe par la souffrance et le sacrifice de sa vie; 2) la mise en garde contre une élite religieuse qui cultive l'image de leur personne. Pourquoi cet enseignement est réservé aux disciples? Parce qu'ils se sont engagés dans les pas d'un maître, et le sort ignoble du maître risque d'être une source de scandale; puis, comme disciples, ils doivent éviter le piège propre à une élite religieuse.

Disons un mot sur didaskalos (maître). Dans le monde grec, il désigne l'enseignant, souvent rémunéré, chargé de développer les capacités de ses élèves (sur le sujet, voir André Myre, Nouveau vocabulaire biblique. Paris-Montréal : Bayard – Médiaspaul, 2004, p. 291). On le chercherait en vain dans la Septante. Car même si elle a traduit l'hébreu lamad (enseigner) par didaskō, elle a refusé de traduire celui qui enseigne par didaskalos (deux exceptions, Est 6, 1 qui a le sens de « lecteur », et 2M 1,10 pour désigner Aristobule, commentateur de l'Écriture), mais a opté plutôt pour sophos (sage) : sans doute était-elle réticente à traduire par la réalité d'une personne rémunérée celui qui s'adonnait à scruter l'Écriture et à en dégager un enseignement pour éclairer la conduite de la vie.

Marc ne voit aucun problème à faire donner le titre de « maître » (didaskalos) à Jésus soit par le public en général, soit par ses disciples (12 fois). Et il le préfère à « rabbi » ou plutôt « rabbouni » (une seule fois, en 10, 51), et à « seigneur » (3 fois, si on ne tient pas compte du passage 16, 19-20 qui appartient à un autre auteur).

Bref, pour Marc, Jésus est un enseignant dynamique et unique dont l'enseignement est une bonne nouvelle transformatrice.

Textes avec didachē, didaskō et didaskalos en référence à Jésus chez Marc
blepete (voyez) Le verbe blepete est l'impératif, 2e personne pluriel, du verbe blepō : voir de ses yeux, porter ses regards sur, constater. C'est un verbe bien ordinaire qu'on trouve régulièrement dans les évangiles : Mt = 20; Mc = 15; Lc = 16; Jn = 17; Ac = 13; 1Jn = 0; 2Jn = 1; 3Jn = 0. Il ne mériterait pas d'être signalé, si ce n'est que nous avons ici une particularité de Marc : son évangile est le seul à présenter ce verbe à l'impératif (6 fois), et dans ce cas le verbe a le sens de : prenez garde à, gardez-vous de, ouvrez les yeux; c'est une invitation à faire attention à quelque chose (la présence de blepō à l'impératif en Lc 21, 8 et Mt 24, 4 n'est qu'une copie de Marc).

Textes de Marc avec blepō à l'impératif
grammateōn (scribes) Grammateōn est la forme du mot grammateus au masculin, génitif, pluriel. Le génitif est appelé par la préposition apo (de la par de). Il est présent surtout dans les évangiles synoptiques : Mt = 21; Mc = 20; Lc = 14; Jn = 1; Ac = 4; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. On le traduit habituellement par scribe, car le mot a la même racine que gramma (lettre, caractère, écrit, signe de l'alphabet) et graphō (écrire, tracer des lettres, rédiger, noter par écrit); c'est quelqu'un qui sait lire et écrire, et donc pouvait exercer la fonction de greffier ou secrétaire. On peut comprendre le prestige de cette fonction dans un monde où la majorité des gens ne savaient ni lire ni écrire.

Notons que le scribe a une longue histoire qui a un écho dans l'Ancien Testament. Il est un fonctionnaire royal, passé maître non seulement dans l'art de la rédaction de documents, mais également dans certaines techniques, comme celles des cadastres, et il jouait un rôle important dans l'administration du royaume. On le retrouve aux côtés de David (2 S 8, 17), de Salomon (1 R 4, 3), de Joas (2 R 12, 11), d'Ézéchias (2 R 18, 18), d'Ozias (2 Ch 26, 11), Néhémie (Ne 13, 13). Il s'occupe de la conservation des archives, et ils ont joué un rôle dans la compilation des textes sacrés qui ont nous a donné le Pentateuque (voir L. Monloubou – F.M. Du But, Dictionnaire biblique universel. Paris-Québec : Desclée – Anne Sigier, 1984, p. 686-687).

Personnellement, j'aime traduire le mot « scribe » par « spécialiste de la Bible », car la Bible était l'objet principal par lequel on apprenait à lire, et le but premier pour lequel on apprenait à lire. D'ailleurs, quand on observe leurs interventions dans les évangiles, on remarque qu'ils entendent débattre de points particuliers de l'Écriture, comme cet écho chez Marc où ils enseignaient qu'Élie doit venir avant le messie (9, 11), que le messie est fils de David (12, 35), et que Dieu est unique (12, 32).

Au point de départ, il est important de distinguer les trois groupes sociaux que sont les scribes, les pharisiens et les grands prêtres. Par exemple, certains scribes étaient Pharisiens, mais tous les Pharisiens n'étaient pas nécessairement des scribes. Les Pharisiens étaient un groupe politico-religieux et leur nom signifie : les séparés, ou ceux qui sont à part; apparus vers le 2e s. av. J.C., ils visaient une application stricte de la loi, et par là leur recherche de pureté les amenaient à éviter souvent la contamination avec la masse des gens. Cela ne signifiait pas pour autant qu'ils savaient tous lire et écrire, d'où l'expression qu'on trouve en Marc 2, 16 : « les scribes des Pharisiens », que Luc précise ainsi : « les Pharisiens et leurs scribes »; ainsi, un certains de scribes étaient dans la mouvance du parti des Pharisiens. Comme leur tradition orale occupait une grande place, la nécessité de savoir lire était d'autant moins importante.

Quant aux grands prêtres, on peut imaginer que plusieurs savaient lire et écrire, mais leur appartenance à une lignée héréditaire et leur rôle totalement différent en faisaient un groupe distinct. Notons enfin que si les scribes sont nommés avec les grands prêtres et les anciens, c'est qu'ils reflétaient la composition du Sanhédrin.

Comment Marc perçoit-il les scribes? On peut répartir en trois catégories la façon dont il les met en scène.

  1. Le scribe comme spécialiste de la Bible (5 fois). C'est ainsi que, selon leur interprétation, le prophète Élie devait revenir sur terre avant l'arrivée du messie (9, 11)

  2. Le scribe comme une personne qui fut choquée par les paroles et les gestes de Jésus

    • qu'il prétende pardonner les péchés, une action réservée à Dieu;
    • qu'il fasse table commune avec des gens considérés comme des pécheurs, en contradiction avec la tradition religieuse;
    • qu'il prétende libérer les gens d'un esprit impur;
    • qu'il ne respecte pas les règles religieuses de pureté rituelle;
    • qu'il interrompe la tradition du commerce au temple, permettant l'achat des bêtes pour le sacrifice

  3. Le scribe comme anti-modèle et adversaire. C'est d'une part une personne qui se sert de sa fonction comme faire-valoir, et d'autre part qui se joint aux grands prêtres et aux anciens pour faire mourir Jésus

Ici, au v. 38, le scribe est présenté comme un anti-modèle, démontrant une attitude à rejeter, comme on le détaillera un peu plus loin.

Textes sur grammateus chez Marc
stolais (vêtements amples) Stolais est le mot stolē (vêtement tombant, robe, vêtement, vêtement ample jusqu'au pied, équipement) au féminin datif pluriel. Il est très rare : Mt = 0; Mc = 2; Lc = 2; Jn = 0; Ac = 0; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Pour bien comprendre cette pièce de vêtement, il faut inclure dans notre analyse deux autres pièces de vêtement de l'Antiquité : himation (vêtement) et chitōn (tunique).

Commençons avec chitōn (Mt = 2; Mc = 2; Lc = 3; Jn = 2; Ac = 1; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0) qui est cette tunique ou chemise qu'on portait directement sur la peau et servait de sous-vêtement. Aussi, quand Jean mentionne (19, 23) que les soldats firent quatre parts avec les vêtements (himation) de Jésus, puis quand ils arrivèrent à la tunique (chitōn) qui était sans couture, ils décidèrent de ne pas la déchirer et de la tirer au sort, il se trouve à dire que Jésus s'est retrouvé complètement nu pour être crucifié (sur la nudité de Jésus à la crucifixion, voir R.E. Brown). Quand le Jésus de Marc envoie ses disciples en mission en leur disant : « Ne mettez pas deux tuniques », il les invite à voyager léger. Pour sa part, Luc met cette parole dans la bouche de Jésus dans son discours dans la plaine : « à qui t'enlève ton manteau (himation), ne refuse pas ta tunique (chitōn) »; cela signifie aller jusqu'à donner ses sous-vêtements et se retrouver nu.

Le mot le plus courant pour parler des vêtements est himation : Mt = 13; Mc = 12; Lc = 10; Jn = 6; Ac = 8; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Il s'agit d'une pièce d'étoffe rectangulaire portée sur le chiton, donc une sorte de manteau utilisé comme survêtement. Chez les Romains, himation fait référence à la toge. Marc nous donne une bonne idée de l'utilisation de himation en 13, 16, dans cette scène apocalyptique de la fin des temps : « et que celui qui sera aux champs ne retourne pas en arrière pour prendre son manteau (himation) »; cela signifie que, lorsqu'on travaillait aux champs, sans doute en raison de l'effort physique, on ne portait pas de manteau et on se contentait du chiton. À l'inverse, il nous raconte l'histoire de Bartimée qui, lorsque Jésus l'appelle, rejette son manteau (himation) et bondit vers Jésus (10, 50); le manteau l'empêche de bouger rapidement.

Dans ce contexte, où situer stolē? Nous sommes devant une pièce de vêtement comme himation. Mais, d'après W. Grimm (Greek-English Lexicon of the New Testament), il s'agirait d'une pièce de vêtement ample qui descendait jusqu'aux pieds et réservé aux hommes. Malheureusement, nous n'avons que trois occurrences dans les évangiles pour nous faire une idée de ce qu'est ce vêtement : en plus de ce verset-ci, il y a Mc 16, 5 qui parle de ce jeune homme assis à droite du tombeau, vêtu d'une robe (stolē) blanche et Lc 15, 22, une parabole où le père veut célébrer le retour de son fils perdu et demande aux serviteurs de revêtir son fils de son « premier » vêtement (stolē), qu'on traduit habituellement par « sa plus belle robe » (on ne compte pas Lc 20, 46 dans le nombre d'occurrences, car c'est une copie de Mc 12, 38). Ailleurs dans le Nouveau Testament, on le retrouve dans l'Apocalypse où il est utilisé de manière synonyme à himation. Agrandissons donc notre champ de recherche pour inclure la Septante où stolē apparaît environ 90 fois. Par contre, tout comme pour le Nouveau Testament, himation est beaucoup plus fréquent (environ 214 fois).

Quand on parcourt l'ensemble de l'Ancien Testament, on se rend compte que la traduction grecque de la Septante a associé stolē à un vêtement d'une certaine qualité. Par exemple, Gn 41, 42 :

LXX : Puis, le Pharaon ôtant l'anneau de sa main, le mit à la main de Joseph ; il le revêtit d'une robe (stolē, héb. beged) de lin (byssinos, héb. shesh) le plus fin, et lui passa autour du cou un collier d'or.

Les vêtements de lin sont considérés d'une qualité supérieure, et c'est ainsi que Pharaon honore Joseph. Dans la même ligne, nous avons ce passage d'Ézéchiel 10, 2 :

LXX : Et le Seigneur dit à l'homme revêtu d'une robe (stolē, héb. bad = lin) : Entre au milieu des roues sous les chérubins, et prends à pleines mains des charbons au foyer qui est entre les chérubins, et disperse-les sur la ville. Et il y entra devant moi.

Le texte hébreu parle de bad, une étoffe de lin, et la Septante l'a traduit par stolē, et certains traducteurs de la Septante on traduit ici stolē par : longue robe, pour essayer de rendre l'idée d'un vêtement de qualité. Mais tout cela est clarifié plus loin quand Ézéchiel parle de l'entrée au temple des prêtres lévites : « lorsqu'ils entreront par la porte du parvis intérieur, ils seront revêtus de robes (stolē, héb. beged) de lin (linon, héb. pesheth) » (44, 17).

Le stolē est souvent mentionné comme manteau des rois.

LXX : Et ce jour-là, j'appellerai mon serviteur Elyaqim fils d'Hilqiyyahu. Et je le revêtirai de ta robe (stolē, héb. kethoneth = tunique), et je lui donnerai ta couronne avec l'empire, et je confierai ton ministère à ses mains, et il sera comme un père pour ceux qui résident à Jérusalem et habitent en Judée. Et je lui donnerai la gloire de David, et il gouvernera, et il n'aura point de contradicteur (Isaïe 22, 20-22)

C'est l'annonce de l'intronisation du roi Elyaqim. Mais il n'y a pas que les rois qui porte le stolē, il y a aussi les prêtres qui doivent officier au temple.

LXX : Après quoi, Aaron entrera dans le tabernacle du témoignage, il ôtera la robe (stolē, héb. beged) de lin (linon, héb. bad) qu'il aura revêtue pour entrer dans le sanctuaire, et il l'y déposera.

Cette présentation du prêtre avec un vêtement de qualité a un écho jusque dans le Siracide, écrit probablement au 2e s. av. J.C.

LXX : Quand il (le grand prêtre Simon) avait pris la robe (stolē) d'honneur (doxa), et revêtu tous ses ornements, et qu'il montait à l'autel saint, il faisait resplendir les abords du sanctuaire (Si 50, 11)

Malgré tout ce que nous venons de dire, stolē ne doit pas être considéré comme un terme technique pour désigner un vêtement spécifique. D'ailleurs, nous avons pu le remarquer : pour le désigner comme vêtement de qualité, il faut ajouter un qualificatif : de lin, ou d'honneur, ou beau. En soi, il pourrait désigner n'importe quel vêtement, comme on le voit en Deutéronome 22, 5 :

LXX : La femme ne portera pas de vêtements (skeuē, héb. keli = tenue) d'homme, l'homme ne portera pas de robe (stolē, héb. simlah = manteau) de femme ; quiconque fait ces choses est en abomination au Seigneur ton Dieu.

Le fait même que la Septante a traduit la référence à un manteau féminin par stolē, alors que Grimm, plus tôt, nous dit dans son dictionnaire que stolē est un vêtement d'homme, confirme que ce mot doit être pris au sens général de vêtement, même si c'est ce mot que la Septante préfère à himation lorsqu'il entend décrire un vêtement de qualité.

Revenons aux évangiles. Nous avons dit que Marc utilise stolē à la fin de son évangile pour décrire le jeune homme à la droite de l'entrée du tombeau de Jésus, vêtu d'une robe blanche (16, 5), et Luc pour parler de la demande du père de l'enfant prodigue de revêtir son fils de sa première (plus belle) robe (15, 22). Or, Marc, ici au v. 38, raconte que les scribes aiment se promener en stolē, sans lui associer un qualificatif, comme beau, ou blanc, ou d'honneur. Comme nous l'avons vu dans la Septante, stolē est souvent associé à un vêtement d'honneur, mais ce n'est pas une règle absolue, et souvent on lui ajoute un qualificatif. Ici, il faut reconnaître que Marc nous oblige à deviner qu'il s'agit d'un vêtement de qualité qui attire l'attention, autrement le verset serait incompréhensible. Par contre, pour parler du manteau de Jésus, il utilise toujours himation, jamais stolē.

Textes sur le vêtement chez Marc

Le chitōn

chiton

Himation

himation

Toge romaine qui donne une idée du stolē

stolē

peripatein (marcher) Peripatein est le verbe peripateō à l'infinitif présent actif. Chez les synoptiques, Marc est celui qui l'utilise le plus : Mt = 7; Mc = 9; Lc = 5; Jn = 17; Ac = 8; 1Jn = 5; 2Jn = 3; 3Jn = 2. Il signifie d'abord « marcher ». Contrairement à des verbes comme « aller » ou « se rendre » ou « parcourir », peripateō n'entend pas décrire un mouvement vers quelque part; il veut simplement dire que la personne bouge. Par exemple, quand Jésus invite un paralytique à marcher (Mc 2, 9), il lui demande simplement de bouger, signe qu'il est guéri.

Aussi, dans le contexte des scribes qui « marchent », ils n'entendent pas aller quelque part, mais seulement bouger pour se faire voir. Aussi peripateō est-il traduit dans nos diverses bibles par : circuler, se promener, déambuler, pavaner.

Textes sur le verbe peripateō chez Marc
aspasmous (salutations) Aspasmous est l'accusatif masculin pluriel de aspasmos, qui signifie : salutation orale ou écrite, étreinte, accolade. Dans le Nouveau Testament, il n'apparaît que dans les évangiles synoptiques (Mt = 1; Mc = 1; Lc = 5; Jn = 0; Ac = 0) et chez Paul (« La salutation est de ma main, à moi, Paul ») où il sert à conclure quelques lettres (1 Co 16, 21; Col 4, 18; 2 Th 3, 17). Il est totalement absent de la Septante. Chez les Synoptiques, on le retrouve dans deux seuls contextes, d'abord celui des scribes qui, d'après Marc 12, 38, aiment recevoir des salutations sur les places publiques, repris par Matthieu 23, 7 et Luc 11, 43 et 20, 46, puis celui du récit de l'enfance de Luc où Marie reçoit la salutation de l'ange (1, 29 : « Réjouis-toi, comblée de grâce, le Seigneur est avec toi) et se demande ce qu'elle signifie, où Élizabeth reçoit la salutation de Marie (1, 40.44), ce qui amène le petit Jean-Baptiste à tressaillir dans son ventre. Il y a donc dans le geste de la salutation une action d'importance qui n'existe plus dans nos salutations modernes. Pour que les scribes, les légistes et les Pharisiens la recherchent, il devait y avoir un impact social qu'il nous est difficile de deviner. Afin de décrire ce qu'il y avait de valorisant dans ce geste, nous proposons de traduire aspasmos par « courbette », pour exprimer la reconnaissance sociale impliquée par ce geste.

Mais notons qu'il y a quelque chose de boiteux dans la phrase de Marc (ce qui n'est pas nouveau) : le nom aspasmos n'a pas de verbe. En effet, Marc écrit : « Ouvrez les yeux sur les spécialistes de la bible, ceux qui aiment déambuler en longues robes ainsi que des courbettes »; le seul verbe est peripateō (marcher), que nous avons traduit par « déambuler » : il s'agit d'un verbe intransitif qui ne peut introduire aspasmos (salutation / courbette). Pour introduire aspasmos, il faut ajouter un verbe comme « recevoir » (la BJ a ajouté « recevoir », la TOB, Louis Second et Maredssous ont transformé le nom aspasmos en verbe passif « être salué », tandis que NTB, de manière surprenante, a ajouté un verbe actif « faire de grands saluts », en contradiction avec la compréhension de Matthieu de ce passage qui écrit : « ils aiment... les salutations », et pour préciser la signification de la phrase, ajoute : « et à s'entendre appeler Rabbi par les gens » ).

Textes sur le nom aspasmos dans le Nouveau Testament
agorais (place publiques) Agorais est le féminin datif pluriel de agora, qui désigne la place publique d'une ville ou d'un village. L'agora était un lieu important de la vie sociale dans l'antiquité. Tout d'abord, elle se situait à l'entrée de la ville, non à son centre. C'est là que les magistrats rendaient leur jugement (Ac 16, 19 : « Mais ses maîtres, voyant disparaître leurs espoirs de gain, se saisirent de Paul et de Silas, les traînèrent sur l'agora devant les magistrats »), c'est là que se faisait le marché (Ez 27, 22 : « Les marchands de Saba et de Rhamma trafiquaient avec toi ; ils apportaient à ton marché (agora) les épices les plus recherchées, des pierres précieuses et de l'or »), c'est là qu'il faut aller pour rencontrer des gens (Ac 17, 17 : « Il (Paul) s'entretenait donc à la synagogue avec des Juifs et ceux qui adoraient Dieu, et sur l'agora, tous les jours, avec les passants »). D'après Marc, Jésus a fréquenté les places publiques, et c'est là bien souvent qu'il opérait des guérisons (Mc 6, 56 : « Et en tout lieu où il pénétrait, villages, villes ou fermes, on mettait les malades sur les places publiques (agora) et on le priait de les laisser toucher ne fût-ce que la frange de son manteau, et tous ceux qui le touchaient étaient sauvés »). Donc, une foule bigarrée s'y retrouvait, et c'est la raison pour laquelle Marc écrit : « Les Pharisiens ne mangent pas au retour de la place publique (agora) avant de s'être aspergés d'eau (pour se purifier) » (7, 4).

Pourquoi les scribes vont-il à la place publique, là où tout le monde se retrouve? La réponse est évidente : pour se faire voir, pour recevoir les courbettes et la reconnaissance qu'ils croient leur être dus.

Textes sur le nom agora dans le Nouveau Testament
v. 39 ainsi que des places d'honneur dans les synagogues et des premières places dans les festins

Littéralement : et des premiers sièges (prōtokathedrias) dans les synagogues (synagōgais) et des premiers divans à table (prōtoklisias) dans les festins (deipnois)

prōtokathedrias (premiers sièges) Prōtokathedrias est le féminin accusatiff pluriel de prōtokathedria. Il est formé de deux mots : prōtos (premier) et kathedra (siège, position assise ou de repos), et donc signifie : première place, place d'honneur. C'est un mot qui n'apparaît nulle part dans la Bible, sinon dans les évangiles synoptiques : Mt = 1; Mc = 1; Lc = 2; Jn = 0; Ac = 0. Et les quatre occurrences sont centrées sur l'attitude des scribes, des Pharisiens et des légistes et de leur recherche de la première place à la synagogue.

On peut facilement imaginer que les scribes, que nous avons décrits comme des spécialistes de la Bible, considèrent la synagogue comme leur lieu de prédilection, et trouvent tout à fait approprié d'y occuper une place d'honneur : ne sont-ils pas une autorité en matière d'Écritures?

Textes sur nom prōtokathedria dans le Nouveau Testament
synagōgais (synagogues) Synagōgais est le féminin datif pluriel de synagōgē. Le mot signifie : lieu de rassemblement, synagogue, assemblée. Il est associé au verbe synagō qui signifie : rassembler, assemblée. Dans l'Ancien Testament, il est très fréquent et désigne tout ce qui est multiple de quelque chose, par exemple : « une assemblée de nations » (Gn 35, 11), « l'assemblée de Jacob » (Dt 33, 4), « la bande de taureaux » (Ps 68, 31). Dans le Nouveau Testament, le mot ne se retrouve pratiquement que dans les évangiles-Actes (Mt = 9; Mc = 8; Lc = 15; Jn = 2; Ac = 19; l'exception étant Ja 2,2 et Ap 2, 9; 3, 9). Et il fait toujours référence au rassemblement à la synagogue. Il ne faut pas s'en surprendre : Jésus a fréquenté la synagogue, et les premiers chrétiens ont fréquenté la synagogue jusqu'à ce qu'ils soient mis à la porte (sur les célébrations à la synagogue, on se réfèrera au Glossaire).

Chez Marc, la référence à la synagogue se retrouve dans trois contextes différents.

  • Jésus qui prêche à la synagogue

    Marc tient à nous présenter une journée type de Jésus où celui-ci entre le jour du sabbat à la synagogue pour prêcher (1, 21), y guérit un homme possédé d'un esprit impur (1, 23), ce qui contribue à sa renommée, et cette présentation se résume par un sommaire : Jésus fait le tour de la Galilée en prêchant dans toutes les synagogues et en chassant les démons (1, 39). Cette journée type recevra un écho plus tard quand Jésus répétera un scénario semblable en guérissant un homme à la main paralysé (3, 1), et encore plus tard quand Marc résumera l'activité de Jésus en disant : « Le jour du sabbat, il se mit à enseigner dans la synagogue et les gens étaient frappés d'étonnement, se posant des questions sur son identité (6, 2). L'évangéliste nous rappelle ainsi que Jésus avait l'habitude de fréquenter la synagogue, d'y enseigner, et à l'occasion, de faire des guérisons.

  • Les scribes et leur place à la synagogue

    Les scribes participaient avec assiduité aux activités de la synagogue. On sait qu'en semaine ils pouvaient donner un enseignement sur les Écritures, et on imagine que le jour du sabbat, ils occupaient une place particulière; c'est ce que confirme Mc 12, 39 : « ils veulent occuper les premiers sièges dans les synagogues »

  • Les synagogues à l'heure des communautés chrétiennes

    À la suite de la mort de Jésus, les Juifs chrétiens ont continué à fréquenter la synagogue. Les Actes des Apôtres nous révèlent qu'il y avait dans la synagogue de Damas des chrétiens (« des adeptes de la Voie », 9, 2) et, une fois converti, Paul se mit à prêcher dans les synagogues (9, 20), ainsi que ses compagnons (voir 14, 1; 17, 1.10; 18, 4.19; 19, 8). Mais ce mélange entre Juifs chrétiens et non chrétiens n'allaient pas sans heurts. Le romain Suétone (Claudius, 25, 4) écrit : « L'empereur Claude expulsa de Rome des Juifs qui causaient une agitation constante à l'instigation de Chrestus »; on devine des discussions enflammées à la synagogue entre Juifs chrétiens et non-chrétiens. D'après Luc, ce dernier événement amena les Juifs chrétiens Priscille et Aquilas à quitter Rome pour Corinthe (Actes 18, 2). Avec le temps, il semble que les relations se soient envenimées, du moins c'est ainsi qu'il faut comprendre cette phrase de Marc : « Soyez sur vos gardes. On vous livrera aux sanhédrins, vous serez battus de verges dans les synagogues » (Mc 13, 9). Puisque l'évangile de Marc a été complété avant l'an 70, on peut penser que ce conflit au sein de la communauté juive entre chrétiens et non chrétiens existaient dans la période qui s'étend dans les années 50-70.

Ainsi, pour un Juif, en particulier hors Jérusalem, la synagogue représentait le coeur de sa vie religieuse, et les scribes en occupaient le centre.

Le glossaire sur la synagogue

Textes de Marc avec le nom synagōgē

prōtoklisias (premiers divans à table) Prōtoklisias est le féminin accusatif pluriel de prōtoklisia. Ce dernier est formé de deux mots: prōtos (premier) et klisia (une place pour s'étendre lors d'un repas). Ainsi il signifie : place d'honneur à table, ou premier divan à table. Notons qu'on se couchait sur des divans lors des repas festifs. Dans le Nouveau Testament, il n'apparaît que dans les évangiles synoptiques : Mt = 1; Mc = 1; Lc = 3; Jn = 0; Ac = 0; ailleurs dans la Bible, on ne le retrouve que dans le 2e livre des Maccabées (4, 21).

C'est Marc qui introduit ce mot, et il n'apparaît qu'ici. Matthieu se contente de recopier ce passage en Mt 23, 6, ce que fait également Luc en 20, 46. Chez Luc on ne le retrouve que dans une autre scène où Jésus est invité à manger chez un chef des Pharisiens et s'adresse aux invités, après avoir remarqué qu'on cherchait les premières places, pour dénoncer cette attitude (14, 7-8).

Selon les moeurs sociales de l'époque, le meilleur divan se trouvait tout près de l'hôte qui avait organisé le banquet, et que c'était là une marque de déférence et d'honneur. Voilà donc ce que semble rechercher certains, en particulier les scribes, qui considéraient sans doute que cela convenait à leur rang. D'ailleurs, on peut facilement imaginer que ce sont surtout les membres de l'aristocratie qui avaient le privilège d'avoir pu s'instruire.

Textes avec prōtoklisia dans la Bible
deipnois (festins) Deipnois est le neutre datif pluriel de deipnon. Ce mot ne désigne pas tout repas, mais le repas principal pris le soir, appelé « dîner » en France, et surtout un repas festif, en particulier lors des noces. Il est peu fréquent dans l'ensemble du Nouveau Testament : à part les évangiles-Actes (Mt = 1; Mc = 2; Lc = 5; Jn = 4; Ac = 0), il apparaît seulement chez Paul quand il admoneste la communauté chrétienne sur leur façon de prendre ensemble le repas du Seigneur (1 Co 11, 20-21), et dans l'Apocalypse qui parle des noces avec l'Agneau (Ap 19, 9.17).

Chez Jean, le repas festif apparaît dans deux circonstances : le repas avec Marthe, Marie et Lazare (12, 2), le dernier repas de Jésus (13, 2.4; 22, 20). Chez Marc, on fait référence à deux repas, celui d'Hérode qui fête son anniversaire de naissance (6, 21) et celle de l'admonestation des scribes (12, 39). Chez Luc, la mention du repas festif se trouve dans une exhortation de Jésus, alors qu'il est invité à un repas par un Pharisien, à ne pas inviter ses amis lorsqu'on en organise un (14, 12), suivie d'une parabole sur un homme frustré de ne pas recevoir de réponse lorsqu'il invite à un grand repas (14, 16-17.24), et dans une copie de la scène de Marc en 20, 46. Chez Matthieu, cette copie se trouve en 23, 6.

Bref, nous ne sommes pas devant un événement fréquent. Il s'agit d'un repas de grande circonstance. Mais c'est ce que recherchent les scribes.

Textes avec deipnon dans le Nouveau Testament
v. 40 des gens qui dévorent les biens des veuves et, pour l'apparence, passent de longs moments en prière. Ils seront jugés plus sévèrement.

Littéralement : les dévorants (katesthiontes) les maisons (oikias) des veuves (chērōn) et en prétexte (prophasei) de longs [moments](makra) ils sont priants (proseuchomenoi). Ceux-ci recevront (lēmpsontai) un plus fort jugement (krima).

katesthiontes (les dévorants) Katesthiontes est le participe présent actif au nominatif masculin pluriel du verbe katesthiō. Ce dernier est formé de la préposition kata, qui exprime un mouvement de haut en bas, avec parfois une connotation négative et violente, comme dans le mot « catastrophe », et du verbe esthiō, qui signifie « manger ». On le traduit habituellement par : dévorer. Il est très rare dans les évangiles : Mt = 0; Mc = 2; Lc = 3; Jn = 1; Ac = 0; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Ailleurs, dans le Nouveau Testament, il n'apparaît que chez Paul (2 Co 11, 20; Ga 5, 15) et dans l'Apocalypse. Dans les évangiles, il a toujours un sens négatif, à l'exception de Jean (2, 17) où il s'agit en fait d'une citation de l'Écriture.

Ailleurs chez Marc (4, 4), ce sont les oiseaux qui dévorent ou mangent la graine, l'empêchant de pousser. Ainsi, selon l'évangéliste, les scribes sont des profiteurs qui ne se gênent pas à spolier les plus démunis. Cette affirmation est surprenante, car elle ne cadre pas avec le portrait général que les évangélistes nous brossent des scribes : ceux-ci entrent en conflit avec Jésus sur des points de la loi qu'ils interprètent de manière littérale, ou encore sont scandalisés devant Jésus qui s'arroge des privilèges réservés à Dieu, et non pas parce qu'ils sont des profiteurs. Matthieu est celui qui nous présente quelques phrases qui vont un peu en ce sens : « au-dehors vous (scribes et Pharisiens) offrez aux yeux des hommes l'apparence de justes, mais au-dedans vous êtes pleins d'hypocrisie et d'iniquité (sans loi) » (23, 28). Ainsi, les scribes ne recherchent pas seulement les honneurs, mais également l'argent. Nous avons ici une critique sociale qui a quelque chose d'universel.

Textes sur le verbe katesthiō dans le Nouveau Testament
oikias (maisons) Oikias est le féminin accusatif pluriel de oikia, qui signifie : maison, bâtiment, maisonnée. Comme on peut s'en douter, il est très fréquent : Mt = 25; Mc = 18; Lc = 24; Jn = 5; Ac = 11; 1Jn = 0; 2Jn = 1; 3Jn = 0. Mais ce qu'il y a de particulier, ce mot féminin a un synonyme masculin, oikos (maison, habitation), qui est aussi fréquent : Mt = 10; Mc = 13; Lc = 33; Jn = 5; Ac = 25; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Comme on peut le constater, au premier coup d'oeil, chaque évangéliste a ses préférences : Luc préfère oikos, Matthieu et Marc préfèrent oikia, tandis que Jean les utilise à part égale. Même si les deux mots semblent synonymes, y a-t-il une nuance différente entre les deux?

Si on prend Marc, comme exemple, alors que oikia peut désigner une maison en général ou l'ensemble des bâtiments ou un domaine, oikos désigne toujours la demeure d'un individu spécifique, si bien que la BJ le traduit souvent : chez soi.

Mais la signification du mot oikia ici au v. 40 est unique dans toute la Bible : il désigne l'ensemble des possessions et des biens d'une personne, que symbolise la maison; perdre sa maison c'est perdre tout ce qu'on a.

Textes sur les noms oikia et oikos chez Marc
chērōn (veuves) Chērōn est le féminin génitif pluriel de chēra, qui signifie : veuve; le nom provient du verbe chēreuō, qui signifie : être privé de (« Car Israël et Juda ne sont pas privées (chēreuō) de leur Dieu », Jr 51, 5; LXX : 28, 5). Contrairement à ce qu'on pourrait penser, ce mot n'est pas si fréquent dans les évangiles-Actes (Mt = 0; Mc = 3; Lc = 9; Jn = 0; Ac = 3; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0); chez Marc, il n'apparaît que dans la scène de cette pauvre veuve au temple, chez Luc dans cette même scène qu'il copie de Marc, puis dans la mention de la prophétesse Anne dans le récit de l'enfance, ensuite dans la citation vétérotestamentaire de la veuve de Sarepta et dans la ressuscitation du fils de la veuve de Naïn, et enfin dans la parabole de la veuve importune; dans les Actes, il y a deux scènes : les veuves dont s'occupait la communauté chrétienne, et les veuves qui jouent le rôle de pleureuses à la mort de Dorcas.

Sur le plan social, les veuves font partie des groupes de démunis. On peut le comprendre, car n'oublions pas que dans l'antiquité la femme, comme les enfants d'ailleurs, demeurait une mineure toute sa vie, et maintenant « privée d'un mari », elle est privée d'un statut social en plus d'être privé d'un soutien financier.

C'est pourquoi on recommandait à la veuve de retourner chez son père en attendant qu'un fils ou un homme soit assez âgé pour la soutenir financièrement : « Alors Juda dit à sa belle-fille Tamar: "Retourne comme veuve chez ton père, en attendant que grandisse mon fils Shéla" » (Gn 38, 11; voir auss Lv 22, 13).

Le code d'alliance donné par Yahvé à Moïse range les veuves dans le même groupe que les étrangers et les orphelins, et demande : « Tu ne molesteras pas l'étranger ni ne l'opprimeras car vous-mêmes avez été étrangers dans le pays d'Égypte. Vous ne maltraiterez pas une veuve ni un orphelin. Si tu le maltraites et qu'il crie vers moi, j'écouterai son cri » (Ex 22, 20-21; voir aussi Dt 10, 18; 14, 29; 16, 11). Même plus, on recommandait aux cultivateurs de ne pas moissonner jusqu'à la dernière gerbe, afin de laisser quelque chose pour les veuves, les orphelins et les étrangers : « Lorsque tu feras la moisson dans ton champ, si tu oublies une gerbe au champ, ne reviens pas la chercher. Elle sera pour l'étranger, l'orphelin et la veuve, afin que Yahvé ton Dieu te bénisse dans toutes tes oeuvres » (Dt 24, 19). Et il y avait la dîme de la 3e année réservée au lévite, à l'étranger, à la veuve et à l'orphelin (Dt 26, 12).

Même si on pouvait prendre soin des veuves pour des motifs humanitaires, la société de l'époque offrait peu d'ouverture pour un second mariage ; par exemple, un prêtre ne pouvait la prendre pour épouse, car elle n'était plus vierge, et donc rangée avec les femmes répudiées et les prostituées : « Il prendra pour épouse une femme encore vierge. La veuve, la femme répudiée ou profanée par la prostitution, il ne les prendra pas pour épouses; c'est seulement une vierge d'entre les siens qu'il prendra pour épouse » (Lv 21, 13-14). (Notons que la jeune communauté chrétienne n'encouragera pas également le remariage des veuves; voir 1 Co 7, 8; 1 Tm 5, 5.9.11, le remariage étant permis seulement pour éviter le pire, i.e. vie désordonnée (1 Co 7, 9; 1 Tm 5, 14).

Les premières communautés chrétiennes prendront en charge les veuves pour leur assurer une vie décente (voir Ac 6, 1).

Le reproche que Marc met dans la bouche de Jésus est terrible : les scribes dévorent les biens des veuves, malgré leur situation précaire; c'est le comble de l'ignominie.

Textes sur le nom chēra dans les évangiles-Actes
prophasei (en prétexte) Prophasei est le féminin datif singulier de prophasis, formé de la préposition pro (devant), et du nom phasis (rapport), formé du verbe phēmi (dire, déclarer) : il s'agit de mettre de l'avant une déclaration ou une information pour soutenir quelque chose. On le traduit habituellement par : prétexte, motif, excuse. C'est un mot très rare dans les évangiles-Actes (Mt = 0; Mc = 1; Lc = 1; Jn = 1; Ac = 1; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0), et même dans tout le reste du Nouveau Testament, n'apparaissant que dans l'épitre aux Philippiens et la première aux Thessaloniciens.

Ce mot n'apparaît qu'une seule fois chez Marc, dans notre scène, que Luc (20, 47) se contente de copier : l'idée est que les scribes font semblant de prier longuement, alors que leur coeur n'y est pas; c'est de l'hypocrisie pure et simple. Chez Jean (15, 22), le mot a le sens de « motif non valide » pour les Juifs de rejeter Jésus et ses disciples, après que Jésus leur eut offert tout son enseignement : c'est en quelque sorte synonyme de mauvaise foi. Dans les Actes (27, 30), il désigne un leurre mis de l'avant par les matelots pour s'enfuir; donc, l'idée est de tromper l'autre. Chez Paul, c'est l'idée de mensonge qui domine : dans sa lettre aux Philippiens (1, 18), il reproche à certains de prêcher l'évangile non pas pour les vrais motifs, mais par rivalité et par esprit d'intrigue; dans sa première lettre aux Thessaloniciens (2, 15), c'est pour dire qu'il a toujours été vrai dans sa prédication de l'évangile et n'a jamais cherché à tromper les autres.

Ainsi, une constante se dégage dans le mot prophasis : il décrit un esprit de tromperie, de mensonge et d'hypocrisie, bref de refus de la vérité. Voilà la description du scribe que Marc met dans la bouche de Jésus. Et ce qu'il y a de tragique dans notre scène, la prière et la religion servent de tremplin pour tromper.

Textes sur le nom prophasis dans le Nouveau Testament
makra (longs) Makra est l'accusatif neutre pluriel de l'adjectif makros. Cet adjectif peut avoir le sens temporel de « long », i.e. un long moment ou une longue période, ou le sens local de « éloigné », i.e. une région lointaine, une peuple éloigné. Il est peu usité dans le Nouveau Testament et n'apparaît que dans les évangiles-Actes : Mt = 0; Mc = 1; Lc = 3; Jn = 0; Ac = 1; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0.

C'est Marc qui l'utilise le premier au sens temporel, et seulement ici. Luc copie tel quel ce passage en 20, 47, puis emploie cet adjectif au sens local pour parler de pays lointains (15, 13; 19, 12), puis de nations lointaines (Actes 22, 21).

Mais il y a un point particulier qu'il faut souligner chez Marc : il emploie l'adjectif « long » tout seul, sans nom à qualifier. Le fait que l'adjectif est au neutre pluriel laisse entendre qu'il entend l'utiliser comme si c'était un adverbe, et donc il faut sous-entendre « longtemps » ou « longs moments ». Ce style concis, un peu rugueux et non poli est typique de Marc.

L'idée est tout de même claire : les scribes accentuent le temps de prière pour jeter de la poudre aux yeux; il n'y a rien de sincère dans leur geste.

Textes sur l'adjectif makros dans le Nouveau Testament
proseuchomenoi (ils sont priants) Proseuchomenoi est le participe présent moyen/passif de proseuchomai : prier. Il apparaît régulièrement dans les évangiles-Actes. Mt = 15; Mc = 10; Lc = 19; Jn = 0; Ac = 16; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. C'est surtout Luc qui insiste sur ce thème à la fois dans son évangile et dans ses Actes. Par contre, il est totalement absent de la tradition johannique. Pourquoi? On peut penser que, dans la perspective de Jean, Jésus est en communion constante avec son Père, si bien que toute sa vie est prière, et celle-ci n'est pas une activité qui s'ajoute à sa journée.

On ne peut mentionner le verbe proseuchomai sans inclure aussi le nom proseuchē : prière. Il est moins fréquent que le verbe : Mt = 1; Mc = 2; Lc = 3; Jn = 0; Ac = 9; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Mais les mêmes observations s'imposent : c'est Luc qui insiste sur ce thème, alors qu'il est totalement absent de la tradition johannique.

Qu'en est-il de Marc? Tout d'abord, sur les 10 occurrences du verbe « prier », cinq décrivent l'action de Jésus de prier, et cela lors de deux types de scène :

  1. quand Luc résume une journée typique de Jésus (« Le matin, bien avant le jour, il se leva, sortit et s'en alla dans un lieu désert, et là il priait », 1, 35; et « Et quand il les eut congédiés, il s'en alla dans la montagne pour prier », 6, 46);
  2. quand Jésus est à Gethsémani et est confronté à sa mort prochaine (« Étant allé un peu plus loin, il tombait à terre, et il priait... » 14, 32.35.39)

Ainsi, selon Marc, Jésus priait tous les matins, avant le lever du jour, et bien souvent après son activité de la journée. Et à chaque fois, il s'isolait, soit dans un lieu désertique, soit dans la montagne. Gethsémani ne fait que refléter ce qu'il avait l'habitude de faire.

Ensuite, Marc nous présente trois scènes où Jésus invite ses disciples à prier :

  1. Autour du figuier qui fut desséché sur une parole de Jésus, ce dernier donne un enseignement sur la puissance de la prière et sur les dispositions pour bien prier, dans un esprit de réconciliation avec tous (11, 24-25)
  2. Lors de son discours apocalyptique, la prière sert à demander d'éviter le pire (13, 18)
  3. Enfin, Jésus invite ses disciples à l'accompagner dans la prière à Gethsémani (14, 38)

Enfin, il y a notre scène où le scribe prie longuement pour se faire voir et admirer. Cette scène est tout à fait unique dans le contexte de la prière chez Marc. Et surtout, elle établit un contraste frappant : alors que Jésus s'isole pour prier, le scribe s'affiche publiquement; l'un est sincère et prie vraiment, l'autre ne veut que se faire admirer et ne prie pas vraiment.

Disons un mot sur le nom « prière » chez Marc. On n'y trouve que deux occurrences, et l'une d'elles est une citation d'Isaïe 56, 7, qui parle de « maison de prière » (« Et il les enseignait et leur disait: "N'est-il pas écrit: Ma maison sera appelée une maison de prière... », 11, 17). L'autre occurrence est beaucoup plus intéressante. Alors qu'ils ont été incapables de guérir un homme possédé d'un esprit, les disciples demandent à Jésus une explication. Ce dernier répond : « Cette espèce-là ne peut sortir que par la prière » (9, 29). Cette réponse que Marc met dans la bouche de Jésus est surprenante et semble sortir de nulle part, à tel point que Matthieu et Luc qui recopient ce passage éprouvent le besoin d'apporter des modifications : Matthieu élimine la mention de la prière pour la remplacer par la foi (Mt 17, 20), tandis que Luc procède à l'amputation de cette finale, pour éviter d'insister sur l'échec des disciples (Lc 9, 43).

Ainsi, Marc n'est pas comme Luc qui fait de la prière un de ses thèmes favoris, mais à sa manière, de manière concise et directe, il affirme que la prière est pour lui un élément fondamental de la vie de Jésus et de la vie chrétienne. Quant au scribe, il ne prie pas vraiment.

Textes avec le verbe proseuchomai et le nom proseuchē chez Marc
lēmpsontai (ils recevront) Lēmpsontai est le futur indicatif moyen de lambanō. Ce verbe fait partie du vocabulaire grec courant et est très fréquent dans les évangiles-Actes : Mt = 53; Mc = 20; Lc = 21; Jn = 46; Ac = 29. Fondamentalement, il signifie : prendre. Mais « prendre » peut avoir deux dimensions, une dimension active où on se saisit de quelque chose et on la manipule (15 fois chez Marc; par exemple 6, 41 : « Prenant (lambanō) alors les cinq pains et les deux poissons... »), et une dimension passive où on prend sur soi quelque chose, et donc on l'accueille et on la reçoit (5 fois chez Marc, par exemple 10, 41 : « Et de même ceux qui sont semés sur les endroits rocheux, sont ceux qui, quand ils ont entendu la Parole, l'accueillent (lambanō) aussitôt avec joie»).

Ici, le verbe a le sens de recevoir : recevoir un jugement. Au fait, que reçoit-on chez Marc?

  • On reçoit la Parole (4, 16)
  • Ceux qui ont tout laissé pour l'évangile reçoivent au centuple dès maintenant, au temps présent, en maisons, frères, soeurs, mères, enfants et champs, avec des persécutions, et, dans le monde à venir, la vie éternelle (10, 30)
  • On reçoit ce qu'on demande dans la prière (11, 24)
  • Le maître d'une vigne s'attend à recevoir de ses serviteurs une part des fruits de la vigne (12, 2)
  • Les scribes recevront un jugement (12, 40)

Dans la majorité des cas, ce qu'on reçoit vient de Dieu : la Parole, le centuple pour l'engagement face à l'évangile, la réponse à la prière, et le jugement. Le fait même de devoir recevoir exprime l'absence de contrôle et l'ouverture à ce qui ne peut être donné que par un autre.

Textes sur le verbe lambanō chez Marc
krima (jugement) Krima est le neutre accusatif singulier de krima, qu'on traduit habituellement par jugement. En fait, krima a deux grandes significations :
  • l'évaluation de quelque chose, le discernement, le procès ou le tribunal où on est appelé à exercer un jugement ou un discernement
  • le prononcé de la sentence, la conclusion du procès, et donc la condamnation

Quand on considère l'ensemble du Nouveau Testament, ce n'est pas un mot très fréquent. Pour l'ensemble évangiles-Actes, on trouve seulement sept occurrences (Mt = 1; Mc = 1; Lc = 3; Jn = 1; Ac = 1; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0), douze dans la tradition paulinienne, et huit dans les autres écrits. Car les différents auteurs ont préféré son synonyme, krisis (par exemple : Mt = 12; Mc = 0; Lc = 4; Jn = 11; Ac = 1; 1Jn = 1; 2Jn = 0; 3Jn = 0), qui désigne aussi un « jugement », mais plus souvent au sens de « discernement », « procès », et même « exercice de la justice ».

Dans le Nouveau Testament, sur 27 occurrences de krima 19 renvoient à la sentence et à la condamnation. Et si on ne regarde que les évangiles-Actes, c'est quatre occurrences sur sept qui désignent la sentence et la condamnation.

Une chose est remarquable chez Marc : la réalité du jugement est pratiquement absente de son évangile, soit sous la forme krima, soit sous la forme krisis, à l'exception de notre passage avec les scribes. N'oublions pas. L'idée que toutes notre vie et tout notre monde est sujet à une évaluation finale par Dieu est typiquement juive : un jour, à la fin des temps, il y aura l'intervention finale de Yahvé en tant que juge du ciel et de la terre, et c'est ainsi que seront séparés les bons et les méchants, chacun recevant une sentence adéquate. C'est le Juif Matthieu qui insistera le plus sur cette réalité : rappelons-nous de ses scènes sur le jugement dernier (par ex. voir 25, 31-46). Jean réutilise cette idée, mais pour affirmer que ce jugement final a déjà eu lieu dans la personne de Jésus : ceux qui ont cru en lui ont évité le jugement et son passés de la mort à la vie (5, 24), tandis ceux qui l'ont refusé se sont eux-mêmes condamnés, car leurs oeuvres étaient mauvaises.

Luc, qui écrit pour un public grec, se contente de reprendre brièvement de la tradition la notion du jour du jugement (10, 14; 11, 31-32; 20, 47), sans y insister. Marc, qui écrit probablement pour le public romain, ne nous offre que ce verset-ci. Pourtant, l'expression qu'il utilise semble bien connue dans la première communauté chrétienne : recevoir une condamnation (lambanō krima). Regardons de plus près.

  • Mc 12, 40 : « Ceux-ci recevront (lambanō) un plus fort jugement (krima) »
  • Rm 13, 2 : « Si bien que celui qui résiste à l'autorité se rebelle contre l'ordre établi par Dieu. Et les rebelles recevront (lambanō) eux-mêmes un jugement (krima)
  • Jc 3, 1 : « Ne soyez pas nombreux, mes frères, à devenir enseignants. Vous le savez, nous n'en recevrons (lambanō) qu'un jugement (krima) plus sévère,

Ainsi, Marc, Paul et Jacques utilisent tous l'expression lambanō kima (recevoir un jugement). Qui plus est, Jacques ose affirmer qu'un lettré ou quelqu'un qui a eu la chance de s'instruire et jouit d'une notoriété comme enseignant, sera jugé avec des critères plus élevés en raison même de son savoir. N'est-ce pas ce que Jésus dit à propos des scribes? Marc met donc dans la bouche de Jésus un enseignement qui pourrait probablement remonter au Jésus historique, mais qui s'applique tout aussi bien aux chrétiens de sa communauté.

Mais il y a plus. Ne trouve-t-on pas ce passage en Ex 22, 21-23?

Vous ne maltraiterez pas une veuve ni un orphelin. Si tu le maltraites et qu'il crie vers moi, j'écouterai son cri; ma colère s'enflammera et je vous ferai périr par l'épée: vos femmes seront veuves et vos fils orphelins.

Or, maltraiter la veuve, c'est ce que font les scribes. Ils méritent le jugement de Dieu.

Textes sur le nom krima dans les évangiles-Actes

Textes sur le nom krima dans la tradition paulinienne

Textes sur le nom krima dans les lettres catholiques et l'Apocalypse

v. 41 Par la suite, s'étant assis devant la salle du trésor, il observait la foule jeter des pièces de monnaie dans la salle du trésor. Beaucoup de gens riches en jetaient beaucoup.

Littéralement : Et s'étant assis (kathisas) en face (katenanti) de la salle du trésor (gazophylakiou), il regardait (etheōrei) comment (pōs) la foule (ochlos) jette (ballei) une pièce de cuivre (chalkon) dans la salle du trésor et plusieurs riches (plousioi) jetaient plusieurs.

kathisas (s'étant assis) Kathisas est le participe aoriste active du verbe kathizō (Mt = 8; Mc = 8; Lc = 7; Jn = 3; Ac = 9). Ce dernier a deux grandes significations : s'asseoir (29) et demeurer (6 fois). On s'assoit par terre soit pour enseigner (ex. Jésus s'assoit pour enseigner, Mc 9, 35), soit pour un travail exigeant de la concentration (ex. « Qui de vous en effet, s'il veut bâtir une tour, ne commence par s'asseoir pour calculer la dépense... », Lc 14, 28, ou encore on s'assoit pour écrire, Lc 16, 6); on s'assoit sur un siège ou trône dans l'exercice d'une fonction judiciaire ou d'autorité (ex. Jacques et Jean demandent de siéger à la droite et à la gauche de Jésus dans sa gloire, Mc 10, 37); on s'assoit sur un animal (ex. Jésus s'assoit sur un petit âne, Jn 12, 14) ou on s'assoit dans un char (ex. un Éthiopien s'assoit dans le char de Philippe, Ac 8, 31). Dans l'ensemble du Nouveau Testament, c'est la référence à s'asseoir sur un trône qui revient le plus fréquemment : dans un univers où domine la royauté, on se représente Dieu et son monde à la manière d'un palais royal où on siège sur des trônes.

On a un peu toute cette gamme chez Marc. Ici, au v. 41, le geste de Jésus de s'asseoir exprime son intension d'observer ce qui se passe, un travail qui demande la concentration. Par la suite, le fait d'être assis lui permettra d'offrir un enseignement à ses disciples à propos de ce qu'il a observé.

Notre scène nous donne un autre exemple du talent de conteur de Marc. Car il prend bien la peine d'introduire l'enseignement qui suivra en nous présentant un aspect très humain de Jésus : celui qui prend le temps d'observer les gens; car son enseignement s'enracine dans une intelligence profonde du coeur humain.

Textes sur le verbe kathizō chez Marc
katenanti (en face de) Katenanti est un adverbe très rare : Mt = 1; Mc = 3; Lc = 1; Jn = 0; Ac = 0; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Ailleurs dans le Nouveau Testament, il n'apparaît que chez Paul (3 fois). Il signifie : en face de, devant, en présence de, contre. C'est un adverbe formé de deux prépositions : kata (en bas, contre) et anti : en face de. C'est donc l'idée d'être devant quelqu'un ou quelque chose qui nous fait face.

Dans les évangiles, seul Marc utilise ce mot, puisque Luc et Matthieu ne font que copier ce passage de Marc où Jésus demande à ses disciples d'aller au village d'en face où se trouve un ânon : Mc 11, 2 || Lc 19, 30 || Mt 21, 2. À part ce passage, les deux autres occurrences décrivent le fait que Jésus est face au temple, ici, devant le trésor du temple, et en 13, 3, devant l'ensemble de la construction du temple à partir de la pente du mont des Oliviers. On ne peut s'empêcher de sentir dans ces deux occurrences une forme de distance et d'opposition, car katenanti a aussi le sens de : contre.

Textes sur l'adverbe katenanti dans les évangiles-Actes

Textes sur l'adverbe katenanti dans les évangiles-Actes

gazophylakiou (trésor) Gazophylakiou est le nom neutre génitif singulier de gazophylakion, un génitif commandé par katenanti (en face de). C'est un mot formé du perse gaza (trésor du roi) et du grec phylakeïon (lieu où l'on tient sous sa garde). Il est très rare dans le Nouveau Testament et ne se retrouve que dans les évangiles : Mt = 0; Mc = 3; Lc = 1; Jn = 1; Ac = 0; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Pour être plus précis, seul Marc et Jean l'utilisent, car Luc 21, 1 ne fait que copier Marc 12, 41. Chez Marc, il est concentré dans la scène de cette pauvre veuve fait le don de tout ce qu'elle a, chez Jean il s'agit d'une simple référence au lieu où Jésus enseignait au temple.

Dans les évangiles, le mot fait référence uniquement au trésor du temple, i.e. le lieu où on recueillait les dons ou les offrandes des gens, ou encore la dîme. En fait, il désigne deux choses :

  • Le portique attenant à la salle du trésor dans la cour des femmes, là où Jésus enseignait (Jn 8, 20)
  • Le tronc des offrandes (Mc 12, 41). Ce tronc ou cette caisse aurait porté le nom de « Corbôna », simple transcription de l'hébreu et araméen du mot « offrande ». C'est ce que laisse entendre Épiphane de Salamine au 4e s. (« Car, s'approchant du trésor, il vit ceux qui jetaient dans le corbôna, et il ne réprouva pas les dons des riches, mais loua même la veuve qui avait jeté les deux leptes », Haer. 66, 81), ainsi que les Constitutions apostoliques du 3e et 4e s. (« En jetant ce que tu peux dans le corbana, ... un ou deux ou cinq leptes », 2, 36). Corbôna étant incompréhensible pour son auditoire, Marc l'aurait remplacé par « trésor ». D'après L. Ritmeyer, il s'agirait ici d'un vase en bois élancé en forme de trompette, dont l'intérieur de l'entonnoir était de bronze afin que les pièces de monnaie puissent facilement glisser au fond du vase; il y aurait eu 13 de ces vases sous la colonnade qui entourait la cour des femmes au temple (voir la carte du temple, en rouge les vases d'offrande), et le bruit que faisaient les pièces en touchant le fond indiquait combien on avait versé (Pour le contexte de ces offrandes, voir 2 Rois 12, 10 : « Le prêtre Yehoyada prit un coffre, perça un trou dans son couvercle et le plaça à côté de la stèle, à droite quand on entre dans le Temple de Yahvé, et les prêtres gardiens du seuil y déposaient tout l'argent livré au Temple de Yahvé »).

Dans les évangiles on trouve une autre référence au trésor du temple chez Mt 27, 6 avec le mot korban: « Ayant ramassé l'argent, les grands prêtres dirent: "Il n'est pas permis de le verser au trésor (korban), puisque c'est le prix du sang." » Le mot korban vient de l'hébreu : qorbān, qui signifie offrande, celle qu'on apportait au trésor du temple. Dans la scène de Matthieu, les grands prêtres avaient puisé dans les offrandes (trésor) du temple les 30 pièces d'argent qu'ils ont dont donné à Judas pour trahir Jésus, et maintenant ils ne peuvent remettre cet argent au trésor, parce qu'il a servi à tuer quelqu'un, et donc qu'il est souillé. Bref, la salle du trésor du temple était une sorte d'entrepôt pour les biens et un coffre-fort pour l'argent. C'est une référence semblable qu'on trouve aussi chez Marc 7, 11 : « Mais vous, vous dites: Si un homme dit à son père ou à sa mère: Je déclare korbân (c'est-à-dire offrande sacrée) les biens dont j'aurais pu t'assister »; il s'agit donc de biens qu'on réservait comme dons pour le trésor du temple.

Puisque le nombre de références à gazophylakion est si limité, tournons-nous vers l'Ancien Testament, plus précisément vers la Septante, cette traduction grecques du texte hébreu. On y trouve 25 occurrences ce mot, réparties entre

  • Esdras A, un écrit apocryphe de la fin du 1ier siècle contenant Esdras, et des parties du livre des Chroniques et de Néhémie,
  • Esdras B contenant les livres d'Esdras et de Néhémie,
  • Le livre des Maccabées 1, 2 et 4
  • Le livre des Rois
  • Et Esther

Très souvent, gazophylakion désigne le trésor du temple, comme l'indique ce passage de Esdras B 20, 38 (Néhémie 10, 38) :

Et pour que nous apportions aux prêtres, pour le trésor (gazophylakion, héb. : ʾôṣār) de la maison de Dieu, les prémices de notre blé, des fruits de nos arbres, du vin et de l'huile ; et aux lévites la dîme de notre terre, et pour que les lévites perçoivent la dîme en toutes les villes de la terre que nous cultivons.

Qu'apprenons-nous? Tout d'abord, le traducteur de la Septante a parfois choisi gazophylakion pour traduire l'hébreu ʾôṣār, אוֹצָר (trésor, magasin, entrepôt). Ensuite, cet entrepôt du temple servait à entreposer du blé, des fruits, du vin et de l'huile ainsi que la dîme qu'apportaient les gens pieux (pour la localisation de cette salle, voir la carte du temple).

Malheureusement, ʾôṣār ne désigne pas seulement le trésor du temple, mais peut avoir un sens général : « Que le Seigneur t'ouvre son inestimable trésor (héb. : ʾôṣār, grec : thēsauros) le ciel, pour donner de la pluie à tes champs au temps opportun... » (Dt 28, 12). Il en est de même de gazophylakion qui ne désigne pas seulement le trésor du temple. Le plus bel exemple nous est donné par 1 Maccabées 3, 28-39 :

et il (Antiochus) ouvrit son trésor (gazophylakion), donna à l'armée la solde d'un an, et leur commanda d'être prêt à tout. Mais il vit que l'argent manquait dans ses trésors (thēsauros), et que les tributs de la contrée étaient faibles, à cause des troubles et des maux qu'il avait faits dans le pays, en lui ôtant les lois qu'il possédait depuis les anciens jours.

Ainsi, on constate deux choses : gazophylakion désigne le trésor d'Antiochus, non celui du temple, ensuite gazophylakion et thēsauros (trésor, coffret, objet précieux, de valeur, somme d'argent) sont utilisés de manière synonyme. Et cela s'applique également à la désignation du trésor du temple où on peu utiliser soit gazophylakion, soit thēsauros, comme le montre l'exemple suivant :

Et ce jour-là, on institua des gardiens des trésors (grec : gazophylakion, héb. : niškah) pour les trésors (thēsauros, héb. : ʾôṣār), des prémices et des dîmes, et des hommes pour les recueillir dans les villes, et on les choisit parmi les prêtres et les lévites (Esdras B 22, 44)

Que conclure? Dans l'Ancien Testament, il n'y a pas de terme technique pour désigner la chambre du trésor du temple de Jérusalem. On utilisait souvent ʾôṣār (trésor, magasin, entrepôt), mais on pouvait utiliser aussi liškah (chambre, petit salon, pièce), ou niškah (chambre, salle). La Septante a traduit ces termes soit par gazophylakion, soit par thēsauros. Dans le Nouveau Testament, deux termes y font référence, d'abord gazophylakion (trésor ou salle du trésor), mais aussi korbân (offrande sacrée). C'est ainsi que le trésor du temple peut désigner trois choses :

  • La salle sécurisée où on entreposait les biens et la monnaies offerts par les gens pieux
  • Le portique attenant à cette salle
  • Et les vases en forme de trompette sous le portique de la cour des femmes pour recueillir les dons en argent
Textes sur le nom gazophylakion dans le Nouveau Testament

Textes sur le nom gazophylakion dans la Septante

etheōrei (il regardait) Etheōrei est l'indicatif imparfait actif du verbe theōreō, qui signifie : regarder, observer, examiner, contempler. Il est assez fréquent dans les évangiles-Actes, surtout dans la tradition johannique (Mt = 2; Mc = 7; Lc = 7; Jn = 24; Ac = 14; 1Jn = 1; 2Jn = 0; 3Jn = 0), où il a souvent le sens particulier de connaître, et connaître avec un regard de foi.

Chez Marc, deux significations dominent : celui de regarder ou apercevoir (les esprits impurs aperçoivent Jésus, les gens aperçoivent le démoniaque, Jésus aperçoit la foule), celui d'observer ou constater (Jésus observe la foule, les femmes au calvaire observent à distance, Marie de Magdala observe où on a mis le corps de Jésus, les femmes au tombeau observent que la pierre a été roulée).

Ici, au v. 41, Marc nous présente un Jésus qui s'assoit pour faire une étude de moeurs des gens, un travail d'observation. Notons le verbe à l'imparfait, un temps qui signifie que l'action est inachevée, qu'elle se poursuit. Pour lui, Jésus a pris le temps de connaître l'être humain dans toute sa profondeur.

Textes avec le verbe theōreō chez Marc
pōs (comment) Pōs est un adverbe qui signifie : comment, combien. Il est assez répandu dans les évangiles-Actes : Mt = 14; Mc = 14; Lc = 16; Jn = 20; Ac = 9; 1Jn = 1; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Même si c'est un mot assez banal, il vaut la peine de le mentionner en raison de la façon dont Marc l'utilise.
  • Quand pōs est dans la bouche de Jésus ou concerne Jésus, il introduit toujours une affirmation ou une situation qu'il s'agit de comprendre et de bien interpréter
    • L'interprétation de 1 S 21, 2-7 pour justifier la récolte des épis de blé le jour du sabbat (2, 26)
    • L'interprétation du geste de Jésus qui expulse Satan (3, 23; 5, 16)
    • La compréhension du royaume de Dieu (4, 13.30)
    • L'interprétation de l'Écriture sur les souffrances du serviteur de Dieu (9, 12)
    • La compréhension de l'obstacle que représente les richesses dans l'entrée dans le royaume de Dieu (10, 23-24)
    • L'interprétation de la scène du buisson ardent (12, 26)
    • L'interprétation du Psaume 110 (12, 35)
    • La compréhension du geste des gens qui font des dons au temple de Jérusalem

  • Quand pōs fait référence aux ennemis de Jésus, il concerne toujours la tactique ou stratégie pour le faire mourir (11, 18; 14, 1.11)

Ici, au v. 41, pōs décrit l'effort de Jésus qui cherche à comprendre tous ces gens qui vont déposer des pièces de monnaie dans les différents troncs dans la cour des femmes au temple.

Textes sur l'adverbe pōs chez Marc
ochlos (foule) Ochlos est un nom pour désigner la foule ou la multitude. S'il y a une constante dans tous les évangiles, c'est la présence d'une foule autour de Jésus et de Jean-Baptiste. Pour Jean-Baptiste, ce fait est aussi rapporté par l'historien juif Flavius Josèphe (voir par exemple Antiquités judaïques, 18, 5, #116-118 : « Des gens s'étaient rassemblés autour de lui, car ils étaient très exaltés en l'entendant parler. Hérode craignait qu'une telle faculté de persuader ne suscitât une révolte, la foule semblant prête à suivre en tout les conseils de cet homme »). Malheureusement, pour Jésus, l'historien juif reste silencieux. Mais Marc et Jean, deux traditions indépendantes, s'entendent pour dire que Jésus a rassemblé des foules qui désiraient l'écouter et voir les signes qu'il faisait. L'utilisation du mot ochlos n'apparaît que dans les évangiles-Actes dans tout le Nouveau Testament : Mt = 50 ; Mc = 38 ; Lc = 41 ; Jn = 20 ; Ac = 22.

Marc, comme les autres évangiles, fait jouer trois rôles différents à la foule: elle joue un rôle positif (33 fois) quand elle se déplace pour écouter Jésus ou se faire guérir par lui, même leur masse peut être encombrant; elle joue un rôle négatif (3 fois) lors du procès de Jésus, quand excitée par les grands prêtres, la foule préfère Barabbas à Jésus pour être relâché; elle joue un rôle neutre (2 fois) quand elle n'a pas à prendre position pour ou contre Jésus, quand elle monte chez Pilate pour demander la grâce habituelle de libérer un prisonnier ou dans notre scène autour du trésor du temple.

Ainsi, au v. 41, nous avons une rare occurrence où la foule est totalement neutre, seulement l'objet de l'observation de Jésus.

Textes avec le nom ochlos chez Marc
ballei (elle jette) Ballei est l'indicatif présent du verbe ballō. Il signifie d'abord : jeter, d'où dérive : lancer, placer, laisser tomber, mettre, déposer. Il n'apparaît que dans les évangiles-Actes, à l'exception de l'Apocalypse, et d'un passage dans l'épitre de Jacques et de la première de Jean. Mt = 33; Mc = 17; Lc = 18; Jn = 17; Ac = 5; 1Jn = 1; 2Jn = 0; 3Jn = 0.

Chez Marc, ballō véhicule la panoplie des significations du mot.

  • Il a d'abord le sens de déposer, ou mettre une chose dans une autre : on met du vin dans une outre (2, 22), l'enfant est déposé ou étendu sur son lit (7, 30), Jésus dépose ses doigts dans les oreilles d'un homme sourd (7, 33), on dépose de la monnaie dans le trésor du temple (12, 41-44)
  • Il a aussi le sens de jeter en vue d'éliminer quelque chose ou quelqu'un : un esprit muet jette un enfant dans le feu pour le faire périr (9, 22), scandaliser quelqu'un est si terrible qu'il vaut mieux être jeté à la mer (9, 42), car cela implique être jeté plus tard dans la géhenne (9, 45.47)
  • Il a enfin le sens de lancer : le semeur lance sa graine en terre (4, 26), on lance le pain aux petits chiens (7, 27), on lance les dés pour le tirage au sort (15, 24)

Notons que sur les 17 occurrences du mot chez Marc, sept se retrouvent dans notre scène pour décrire le geste de déposer dans la monnaie du temple; sans cette scène, il faudrait admettre qu'il s'agit d'un mot peu utilisé par Marc.

Un dernier point mérite d'être mentionné : le verbe ballō est au présent. Nous avons ici un trait du style de Marc. Bien souvent, les évangiles commencent une scène en écrivant : en ce temps-là, Jésus fit route ou se mit à dire..., avec un verbe pour traduire le passé historique. Or, Marc, comme un bon conteur, aime utiliser un présent pour rendre la scène plus près de nous, plus vivante, comme si nous assistions à l'événement en temps réel.

Textes avec le verbe ballō chez Marc
chalkon (cuivre) Chalkon est le masculin accusatif singulier de chalkos. Le nom signifie d'abord : cuivre, mais également le cuivre avec ses alliages, comme le bronze et l'airain, et par extension un monnaie de bronze du système grec valant 1/48e de drachme, la plus petite division de cette monnaie, soit environ le salaire pour 15 minutes de travail pour un journalier agricole de l'époque (sur le sujet, voir le Glossaire). Il est très rare dans le Nouveau Testament, n'apparaissant que Marc (2 fois), chez Matthieu qui se contente de copier Marc, puis chez Paul dans sa première lettre aux Corinthiens et dans l'Apocalypse. Mais c'est seulement dans l'évangile que chalkon fait référence à la monnaie grecque, car ailleurs dans le Nouveau Testament et dans tout l'Ancien Testament, il s'agit d'une référence aux objets de bronze ou d'airain.

Ici, au v. 41, Marc fait référence à cette plus petite division de la monnaie grecque, valant environ le salaire pour 15 minutes de travail pour un journalier agricole de l'époque. On peut faire deux observations :

  • Même si deux systèmes monétaires était en vigueur dans la Palestine occupée, soit le système grec et romain, c'est le système grec qu'utilisait le temple de Jérusalem : par exemple, l'impôt annuel dû au temple par tout Juif mâle devait être payé en monnaie grecque, le didrachme ou double drachme (i.e. deux deniers dans le système romain)
  • En jetant des chalques dans le trésor du temple, les gens jettent la plus petite monnaie qu'ils ont dans leur poche

Textes sur le nom chalkos dans le Nouveau Testament

Le glossaire sur la monnaie dans la Bible

plousioi (riches) Plousioi est l'adjectif plousios au nominatif masculin pluriel, mais c'est un adjectif utilisé comme substantif ou nom, i.e. on sous-entend l'expression : personne riche. Si ce n'était de Luc, ce mot serait peu fréquent dans les évangiles-Actes : Mt = 3; Mc = 2; Lc = 11; Jn = 0; Ac = 0; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Cette analyse ne peut être complète sans ajouter le nom « richesse », en grec : ploutos (Mt = 1; Mc = 1; Lc = 1; Jn = 0; Ac = 0; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0), et le verbe s'enrichir, en grec plouteō (Mt = 0; Mc = 0; Lc = 2; Jn = 0; Ac = 0; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0); que ce soit pour plousios, ploutos ou plouteō, on aura remarqué que ces mots sont totalement absents de la tradition johannique.

Dans les évangiles, on peut répartir les textes sur la richesse en deux groupes, ceux où le fait d'être riche est une entrave pour l'entrée dans le royaume et leur attitude est vue de manière négative (15 fois), et ceux où le fait d'être riche est vu de manière neutre, et même positive (6 fois).

Une vue négative du riche

  • Dans le discours de la plaine de Jésus : « Malheur à vous, les riches » (Lc 6, 24)
  • Dans la parabole de l'homme riche qui cherche à toujours plus engranger (Lc 12, 16)
  • Dans la parabole du riche et du pauvre Lazare (Lc 16, 19-31)
  • Dans le récit de l'homme qui se fait demander par Jésus de le suivre, mais refuse parce qu'il a de grands biens (Mc 10, 17-25 || Lc 18, 18-27 || Mt 19, 16-24
  • Dans la parabole du semeur où les richesses étouffent la Parole (Mc 4, 19 || Lc 8, 14 || 13, 22)
  • Dans l'hymne mis dans la bouche de Marie où Dieu renvoie les riches les mains vides (Lc 1, 53)

Une vue neutre ou même positive du riche

  • Dans l'exhortation de Jésus à ne pas inviter à manger les riches voisins, car ils vont rendre la pareille (Lc 14, 12)
  • Dans la parabole de l'homme riche qui a un intendant qui dilapide ses biens (Lc 16, 1)
  • Dans le récit de Zachée, un percepteur d'impôts (Lc 19, 2)
  • Dans le récit des riches qui mettent beaucoup de petites monnaies dans le trésor du temple (Mc 12, 41 || Lc 21, 1)
  • Dans le récit autour de Joseph d'Arimathie que Matthieu nous présente comme un homme riche (Mt 27, 57; sur ce point, voir Brown)

Au v. 41, Marc nous présente des gens riches de manière assez neutre : ils donnent beaucoup de leur petite monnaie qu'ils trouvent dans le fond de leur bourse. Cette mention prépare ce qui s'en vient. Car les riches se départissent seulement de leur petite monnaie, tandis que la pauvre veuve qui suivra se départira de ce qui lui est essentiel.

Textes avec l'adjectif plousios dans les évangiles-Actes

Textes avec le nom ploutos dans les évangiles-Actes

Textes avec le verbe plouteō dans les évangiles-Actes

v. 42 Quand se présenta une pauvre veuve, elle jeta deux leptes, ce qui représente dix minutes de salaire pour un ouvrier de l'époque.

Littéralement : Et étant venue une veuve pauvre (ptōchē), elle jeta leptes (lepta) deux, qui est un quadrant (kodrantēs).

ptōchē (pauvre) Ptōchē est l'adjectif ptōchos au féminin nominatif singulier, et signifie : mendiant, pauvre, quelqu'un qui se blottit. Comme pour les passages sur la richesse, c'est encore Luc qui fait le plus référence à « pauvre » : Mt = 5; Mc = 5; Lc = 10; Jn = 4; Ac = 0; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Notons qu'aucun évangile ne fait référence au mot « pauvreté » (ptōcheia), ou au verbe « être pauvre » (ptōcheuō).

On pourra être surpris de constater que la perspective des évangiles sur les pauvres varie. En fait, il y a deux perspectives : une première où on note l'existence des pauvres, mais sans qu'ils soient l'objet d'une attention particulière dans le plan de Dieu; une deuxième perspective où on les considère les privilégiés de Dieu et l'objet de l'évangile.

Perspective où on note simplement leur existence

  • C'est la perspective qu'on trouve chez Marc, chez Jean et dans les textes propres à Matthieu
  • Quand Jésus demande à un homme de donner ses biens aux pauvres pour le suivre, l'accent n'est pas sur une attention particulière aux pauvres, mais sur la liberté nécessaire pour pouvoir le suivre (Mc 10, 21 || Lc 18, 22 || Mt 19, 21
  • Dans la scène de la veuve qui donne tout ce qu'elle a dans le trésor du temple, l'accent est sur la signification de son geste, non pas sur une attention particulière de Dieu à son égard (Mc 12, 42 || Lc 21, 3)
  • Dans la scène de la femme de Béthanie qui répand sur Jésus un parfum de grand prix, l'idée que cet argent aurait dû être donné aux pauvres ne fait que refléter les habitudes sociales de l'époque (Mc 14, 5-7 || Mt 26, 9-11 || Jn 12, 5-8); il en est de même dans la mention de Jean que le groupe des Douze donnait parfois aux pauvres à partir de leur bourse commune (Jn 13, 29)
  • Quand Zachée s'engage à donner aux pauvres la moitié de ses biens, l'accent est sur sa conversion, puisqu'il était riche (Lc 19, 8)
  • Et il est tout à fait remarquable que Matthieu modifie ce qu'il reçoit de la source Q dans son discours sur la montagne, si bien que l'expression : « Heureux vous les pauvres » (voir Lc 6, 20), devient sous sa plume : « Heureux les pauvres en esprit » (ou ceux qui ont une âme de pauvre) (Mt 5, 3)

Perspective où les pauvres sont les privilégiés de Dieu et l'objet de l'évangile

  • On ne trouve cette perspective que chez Luc et dans la source Q (cette source commune à Luc et Matthieu)
  • Dans son discours inaugural, Jésus présente sa mission comme celle d'apporter aux pauvres la bonne nouvelle (Lc 4, 18)
  • Dans le discours dans la plaine de Luc, Jésus affirme clairement que le royaume de Dieu est pour les pauvres (Lc 6, 20)
  • Pour la source Q, le fait que la bonne nouvelle est annoncé aux pauvres est le signe que Jésus est le messie (Lc 7, 22 || Mt 11, 5)
  • Jésus exhorte à inviter à sa table les pauvres, et raconte la parabole d'un homme, déçu de voir ses invités décliner son inviter, invitant les pauvres à sa table
  • Dans la parabole du pauvre Lazare et de l'homme riche, il y a un renversement de situation dans l'autre vie, si bien que c'est maintenant Lazare qui a le privilège d'une vie heureuse, porté par les anges, consolé sur le sein d'Abraham

La richesse de l'enseignement de Jésus permet à chaque évangéliste d'y sélectionner ce qui peut nourrir sa communauté en fonction de sa situation particulière. La communauté de Marc, probablement la communauté chrétienne de Rome, ne semble pas porter de questions autour de la richesse ou de la pauvreté. Et donc Marc, comme pasteur, ne s'y intéresse pas particulièrement. La question plus pressante concerne la perspective de mourir dans les persécutions. C'est dans ce cadre que Marc nous présente cette pauvre qui donne tout ce qu'elle a pour vivre, et qui est ultimement sa propre vie. Nous donnerons un peu plus de détail dans ce qui suit.

Textes avec l'adjectif ptōchos dans les évangiles-Actes
lepta (leptes) Lepta est le neutre accusatif pluriel de leptos, qui est d'abord un adjectif signifiant : mince, petit. C'est uniquement ce sens qu'on trouve dans l'Ancien Testament, par exemple Gn 41, 3 : LXX « Après celles-là, il sortit du fleuve sept autres vaches, laides et maigres (gr : leptos, heb. : daq), qui se mirent à paître à côté des autres sur la rive ». Dans le Nouveau Testament, on l'utilise comme nom, et il désigne seulement la plus petite pièce de monnaie du système romain, en bronze (1,55 gr). Il représentait 1/128 de denier, soit environ la valeur de cinq minutes de travail pour un journalier agricole. C'est donc une somme insignifiante et dérisoire (sur le lepte et sa comparaison avec les autres monnaies de l'époque, voir le glossaire).

Ainsi, en donnant deux leptes, cette veuve met l'équivalent de 10 minutes de travail pour un journalier de l'époque. Cela donne une idée de sa pauvreté.

Textes avec le nom leptos dans le Nouveau Testament

Le glossaire sur la monnaie dans la Bible

ho estin (ce qui est) L'expression ho estin est formée du pronom relatif hos (ce qui) au neutre nominatif singulier et du verbe eimi (être) à l'indicatif présent singulier. C'est une expression bien ordinaire, sauf qu'elle est très utilisée par Marc, beaucoup plus que les autres évangélistes : Mt = 2; Mc = 9; Lc = 0; Jn = 1; Ac = 2; 1Jn = 1; 2Jn = 0; 3Jn = 0.

Il vaut la peine de le noter, car Marc, dans son effort pastoral, essaie de traduire pour son auditoire romain des réalités du monde de la Palestine qu'il ignore. Par exemple, il doit expliquer ce qu'est la Préparation chez les Juifs, i.e. la veille du sabbat (15, 42), ou encore pourquoi on amène Jésus à l'intérieur du palais de Pilate, car c'est là que se trouve le Prétoire (15, 22), ou encore quelle est la valeur de deux leptes, i.e. un quart d'as (12, 42). Alors il introduit son explication avec ho estin (ce qui est), i.e. ce qui veut dire ou ce qui signifie.

De plus, en bon conteur, il aime capter l'attention de son auditoire en utilisant des mots ou des expressions qui pouvaient sembler exotiques pour son auditoire, comme Boanergès (3, 17), Talitha koum (5, 41), korbân (7, 11), Ephphatha (7, 34), Golgotha (15, 22), Elôï, Elôï, lema sabachthani (15, 34). Aussi, après les avoir utilisés, il s'empresse d'ajouter : ho estin (ce qui est, ce qui veut dire, ce qui se traduit par).

Textes avec l'expression ho estin dans les évangiles-Actes
kodrantēs (quadrant) Le mot grec kodrantēs vient du latin quadrans, i.e. un quart, et fait référence à un quart d'as, une monnaie romaine valant 1/16e de denier; ainsi, un quart d'as équivaut à 1/64e de denier. Sur le quadrant, on se réfèrera au glossaire.

Ce qu'il importe de remarquer ici, c'est que Marc prend la peine de traduire pour son auditoire romain la valeur des deux leptes : ceux-ci, appartenant au système monétaire grec, pouvaient apparaître exotique pour son auditoire. Ainsi, sachant maintenant que la veuve a mis dans le trésor du temple l'équivalent de 1/64e de denier, le denier étant la norme pour une journée de salaire, cet auditoire pouvoir saisir la valeur dérisoire jetée dans le trésor du temple.

Textes avec le nom kodrantēs dans le Nouveau Testament

Le glossaire sur la monnaie dans la Bible

v. 43 Ayant alors appelé ses disciples, il leur dit : « Vraiment, je vous l'assure, cette veuve, qui est pauvre, a jeté plus que tous ceux qui ont jeté dans la salle du trésor.

Littéralement : et ayant appelé (proskalesamenos) les disciples (mathētas) de lui, il a dit à eux : c'est vrai (amēn), je dis à vous, que la veuve celle-ci la pauvre, davantage (pleion) à tous elle a jeté que les jetant dans la salle du trésor.

proskalesamenos (ayant appelé) Proskalesamenos est le verbe proskaleō au participe aoriste moyen, nominatif masculin singulier. Ce verbe est formé de la préposition pros (vers) et du verbe kaleō (appeler, convoquer), et donc signifie littéralement : appeler vers soi. Il apparaît à quelques reprises dans les évangiles, sauf chez Jean : Mt = 6; Mc = 9; Lc = 4; Jn = 0; Ac = 10; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. On peut dire que ce verbe appartient surtout à Marc, car dans les six occurrences chez Mt, quatre sont simplement une reprise de Marc.

Ce qu'il y a de particulier chez Marc, c'est que huit fois sur neuf c'est Jésus qui appelle. Et quand il appelle, c'est soit pour donner un enseignement important (avec l'expression « appeler et dire »), soit pour poser un geste solennel.

Un enseignement important

  • Aux scribes, Jésus démontre qu'il ne peut être envoyé par Satan, autrement Satan serait divisé contre lui-même (3, 23)
  • À la foule, il enseigne qu'aucune nourriture n'est impure (7, 14)
  • À ses disciples, il enseigne comment nourrir la foule (8, 1)
  • À la foule et à ses disciples, il enseigne ce qu'implique être disciple (8, 34)
  • À ses disciples, il enseigne à s'éloigner des méthodes des grands de ce monde et à opter pour l'attitude du serviteur (10, 42)
  • À ses disciples, il enseigne à interpréter le coeur humain (12, 43)

Un geste solennel

  • Il appelle ses disciples pour instituer le groupe des Douze (3, 13)
  • Il appelle les Douze pour les envoyer en mission (6, 7)

Ici, au v. 43, Marc veut nous présenter un Jésus qui s'apprête à donner un enseignement : après avoir dénoncé l'attitude des scribes centrée sur les apparences et leur réputation, il éclaire maintenant en contraste l'attitude de la pauvre veuve qui a tout donné ce qu'elle a, attitude qu'ils auront à suivre, attitude qui sera la sienne en croix.

Textes avec le verbe proskaleō chez Marc
mathētas (disciples) Mathētas est le nom masculin mathētēs à l'accusatif pluriel. Il signifie : être disciple ou élève ou apprenant; il s'agit de quelqu'un qui est à l'écoute d'un maître. Comme on peut l'imaginer, le mot est très fréquent dans les évangiles-Actes : Mt = 72; Mc = 46; Lc = 37; Jn = 78; Ac = 28; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Il peut s'agir des disciples de Jésus, de Jean ou même ceux des Pharisiens (Mc 2, 18)

On s'est posé la question : le mot « disciple » est-il l'oeuvre de la première communauté chrétienne qui désignait ainsi les membres de la communauté, ou bien reflète-t-il vraiment comment les gens nommaient tous ceux et celles qui s'attachaient à Jésus lors de sa prédication? Après son analyse, J.P. Meier conclut que ce terme appartient vraiment à l'époque de Jésus, puisque que les premiers chrétiens ont plutôt abandonné ce terme pour se définir. De plus, parmi ceux qui ont considéré Jésus comme un maître, on peut distinguer trois groupes différents de personnes,

  1. D'abord, le groupe restreint de ceux qui l'ont accompagné physiquement sur les routes, laissant travail, famille et maison, ensuite,
  2. Ceux qui l'ont accueilli dans leur maison, lui offrant gite et couvert ainsi que de l'argent lorsqu'il visitait leur région,
  3. Enfin, la foule de curieux qui ont écouté sa prédication et exprimé une forme d'intérêt.

Mentionnons que même si plusieurs femmes sont mentionnées, aucune ne se voit attribuée le titre de disciple, en raison sans doute de la culture de l'époque.

Qu'en est-il chez Marc? Un premier point à souligner est qu'il associe les disciples au tout début du ministère de Jésus, dès qu'il commence à enseigner.

Après que Jean eut été livré, Jésus vint en Galilée, proclamant l'Évangile de Dieu et disant: "Le temps est accompli et le Royaume de Dieu est tout proche: repentez-vous et croyez à l'Évangile. Comme il passait sur le bord de la mer de Galilée, il vit Simon et André, le frère de Simon, qui jetaient l'épervier dans la mer; car c'étaient des pêcheurs. Et Jésus leur dit: "Venez à ma suite et je vous ferai devenir pêcheurs d'hommes." (1, 14-17)

Pourtant, le groupe des Douze ne sera officialisé que beaucoup plus loin en 3, 13-14, alors que par neuf fois il a déjà fait référence aux disciples. L'intention de Marc est claire : le ministère de Jésus ne se conçoit pas sans ses disciples auxquels il est étroitement associé. Et pour sa communauté chrétienne, le message est tout aussi clair : dans ce ministère de Jésus, ils doivent se voir eux-mêmes.

Il y a un deuxième point à souligner dans le rôle que Marc fait jouer aux disciples : ils sont l'objet d'un enseignement particulier de Jésus. Cette idée est introduite avec l'enseignement en paraboles quand Marc écrit : « et il ne leur parlait pas sans parabole, mais, en particulier, il expliquait tout à ses disciples » (4, 34); ainsi, ils ont le privilège d'accéder à une compréhension plus profonde de l'enseignement de Jésus. Ce thème se poursuivra tout au long de l'évangile, introduit par cette mention : « Quand il fut entré dans la maison, à l'écart de la foule » (7, 17; voir aussi 9, 28; 10, 10); à la maison, Jésus prend le temps d'expliquer ce qu'il vient de dire. De même, tout au long de l'Évangile, Marc fait référence au fait que « Jésus instruisait ses disciples » (9, 31), qu'il les appelle pour leur donner un enseignement (8, 1.34; 10, 42; 12, 43).

Tout cela fournit le contexte de notre récit avec la pauvre veuve où Jésus appelle ses disciples pour donner son enseignement. Non seulement il les éclaire sur sa manière de voir les choses, mais les prépare à ce qu'ils auront à vivre eux-mêmes.

Textes sur nom mathētēs chez Marc
amēn (c'est vrai) Le terme amēn revient régulièrement dans les évangiles, sauf chez Luc : Mt = 31 ; Mc = 13 ; Lc = 5 ; Jn = 50 ; Ac = 0 ; 1Jn = 0 ; 2Jn = 0 ; 3Jn = 0. Il a déjà été analysé dans le glossaire et on s'y réfèrera. Qu'il nous suffise de rappeler que le terme provient de l'hébreu ʾāman, dont la racine ‘mn renvoit à ce qui est solide et ferme (Ps 89, 53 « Béni soit Yahvé à jamais! Amen! Amen! »). Cet « amen » final a été traduit par la Septante par genoito (que cela arrive, qu'il en soit ainsi), du verbe ginomai (arriver, survenir). Le verbe, pour sa part, décrit l'idée de qui est solide, stable, et donc fiable, comme on le voit en Gn 15, 6 : « Abram se fia (hé'émin) en Yahvé, qui le lui compta comme justice ». La présence de amēn dans le Nouveau Testament s'explique par deux sources : le langage de Jésus, et son utilisation dans la liturgie synagogale, alors que les chrétiens juifs continuaient à fréquenter la synagogue.

En introduisant le mot amēn dans son évangile, Marc poursuit non seulement sa tendance de bon conteur à introduire des termes exotiques, mais il cherche surtout à donner une certaine valeur et une certaine solennité à ce que Jésus est sur le point d'affirmer et, en même temps, est un appel à le croire sur parole. Dans les 13 occurrences du mot chez Marc, onze font référence à un événement futur. Et dans les deux occurrences tournées vers le présent, Jésus s'adresse seulement à ses disciples : qui n'accueille pas le Royaume comme un enfant n'y entrera pas (10, 15); la veuve qui a mis deux piécettes dans le trésor du temps y a mis plus que tous les autres (12, 43). Ces deux cas concernent une attitude fondamentale du coeur humain que discerne Jésus chez les gens et qu'il met en valeur.

Textes avec le mot amēn chez Marc
pleion (davantage) Pleion est le neutre accusatif singulier de pleiōn, l'adjectif comparatif de polus (nombreux, plusieurs). Il signifie : plus, davantage. C'est le seul cas chez Marc : Mt = 7 ; Mc = 1 ; Lc = 9 ; Jn = 5 ; Ac = 19 ; 1Jn = 0 ; 2Jn = 0 ; 3Jn = 0. Nous ne sommes pas devant un mot de l'arsenal de Marc. Il fait simplement partie du récit originel : cette pauvre veuve a donné davantage que les gens riches, proportionnellement à ce que chacun possédait.

Textes avec l'adjectif pleiōn dans les évangiles-Actes
v. 44 En effet, ils ont tous jeté à partir de leur superflu, alors qu'elle, à partir de son indigence, elle a jeté en entier tout ce qu'elle avait pour vivre.

Littéralement : Car tous de l'étant dans l'abondance (perisseuontos) à eux ils jetèrent, puis celle-ci, de l'indigence (hysterēseōs) d'elle tout autant qu'elle avait, elle jeta entier (holon) le bien (bion) d'elle.

perisseuontos (étant dans l'abondance) Perisseuontos est le verbe perisseuō au participe présent actif, au neutre génitif singulier. Ce verbe est peu fréquent dans les évangiles-Actes : Mt = 2; Mc = 5; Lc = 2; Jn = 1; Ac = 0; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. À partir de sa racine « être dans l'abandance », il peut revêtir trois grandes significations.
  • Très souvent, il signifie « avoir du surplus ». Par exemple, dans la scène de la multiplication des pains, les gens mangent à leur faim, puis on a eu des surplus de pain (Mc 8, 8; Lc 9, 17; Mt 14, 20; 15, 37; Jn 6, 12-13)
  • Il signifie aussi « être plein » ou « débordant de quelque chose ». Par exemple, on exprime ce qui déborde de son coeur (Lc 6, 45 || Mt 12, 34), ou des gens sont pleins de nourriture (Lc 15, 17), ou sont pleins de richesses (Lc 12, 15)
  • Enfin, quelque fois il signifie « être plus grand », « dépasser », « croître ». Par exemple, la justice d'un disciple de Jésus doit surpasser celle d'un scribe (Mt 5, 20), ou les communautés chrétiennes s'accroissaient chaque jour (Ac 16, 5)

Ici, au v. 44, les riches, qui donnent dans le trésor du temple, puisent à partir de leur superflu; ils ont plus que ce qui est nécessaire pour vivre, et ainsi, ce qui est mis dans le trésor du temple, est ce dont ils n'ont pas besoin pour vivre.

Textes avec le verbe perisseuō dans les évangiles-Actes
hysterēseōs (indigence) Hysterēseōs est le génitif féminin singulier de hysterēsis : privation, pauvreté, indigence, dénuement. C'est la seule instance dans les évangiles-Actes (Mt = 0; Mc = 1; Lc = 0; Jn = 0; Ac = 0; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0), et le seul autre cas dans le Nouveau Testament se trouve dans l'épitre aux Philippiens. Pour nous aider dans notre analyse, on peut inclure son synonyme hysterēma, un nom neutre qui signifie : manque, besoin, indigence, insuffisance, lacune, absence; dans les évangiles-Actes, il n'apparaît qu'une seule fois chez Luc dans sa version de notre scène (Mt = 0; Mc = 0; Lc = 1; Jn = 0; Ac = 0; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0), mais se trouve à quelques reprises dans les épitres pauliniennes. Enfin, il y a le verbe hystereō : manquer ou être privé de quelque chose, un verbe qui apparaît quelques fois dans les évangiles-Actes (Mt = 1; Mc = 1; Lc = 2; Jn = 1; Ac = 0; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0).

Tous ces mots pointent vers une situation de manque. Mais le manque peut se situer à trois niveaux différents.

  • Il y a d'abord le manque de biens physiques. Par exemple, si Paul insiste pour une collecte en faveur des chrétiens de Jérusalem, c'est que ces derniers vivent une grande pauvreté (2 Co 8, 14; 9, 12); Paul lui-même doit affronter le manque de biens essentiels pour vivre, et doit ainsi compter sur les autres pour subvenir à ses besoins (2 Co 11, 9); dans la parabole de l'enfant prodigue, ce dernier, après avoir dépensé tout son avoir, commence à sentir la privation et le dénuement (Lc 15, 14); mais il peut y avoir des cas où ce qui manque n'est pas un bien essentiel, comme le vin (Jn 2, 3)

  • Il y a aussi le manque de présence humaine. Par exemple, Paul remercie les Philippiens de lui avoir envoyé Epaphrodite pour le soutenir, comblant l'absence de la communauté (Ph 2, 30); c'est la même remarque qu'il fait aux Corinthiens qui lui ont envoyé Stéphanas, de Fortunatus et d'Achaïcus pour combler l'absence de la communauté (1 Co 16, 17)

  • Enfin, il y a le manque qui se situe au niveau spirituel. Par exemple, Jésus dit à l'homme, qui veut le suivre et accomplit les commandements depuis son enfance, qu'il lui manque encore une chose, celle de se libérer de ses biens pour suivre Jésus (Mc 10, 21 || Mt 19, 20); Paul veut revoir les Thessaloniciens afin de compléter ce qui manque encore à leur foi (1 Th 3, 10); ou encore, par sa mission, Paul complète en sa chair ce qui manque aux souffrances du Christ (1, 24)

Au v. 41, c'est bien de manque de biens physiques qu'il s'agit. Comme beaucoup de veuves à l'époque, cette veuve vit dans l'indigence.

Textes avec le nom hysterēsis dans le Nouveau Testament

Textes avec le nom hysterēma dans le Nouveau Testament

Textes avec le verbe hystereō dans les évangiles-Actes

holon (entier) Holon est l'accusatif masculin singulier de l'adjectif holos, qui s'accorde avec le nom masculin qui suit : bios. C'est un adjectif assez général qu'on trouve fréquemment dans les évangiles-Actes : Mt = 22; Mc = 18; Lc = 17; Jn = 6; Ac = 19; 1Jn = 2; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Il signifie : entier, ou tout entier, ou totalité.

Chez Marc, holos qualifie très souvent une région géographique : la réputation de Jésus se répand dans toute la région de Galilée (1, 28.39), la ville entière se rassemble devant la porte de sa maison (1, 33), Jésus parcourt toute la région (6, 55), l'évangile est proclamé au monde entier (14, 9). Holos entend aussi désigner la totalité de l'être humain : le Jésus de Marc rappelle le commandement d'aimer Dieu de tout son coeur, de toute son âme, de tout son esprit et de toute sa force (12, 30.33). De même, Marc emploie holos pour signifier la totalité d'un groupe : c'est tout le Sanhédrin qui cherche à condamner Jésus (14, 55; 15, 1), et c'est toute la cohorte qui se moque de Jésus (15, 16).

Ici, au v. 44, c'est tout son bien que la veuve met dans le trésor. Chez Marc, c'est un cas unique où holos qualifie l'avoir d'une personne. Pourtant, ce n'est pas unique dans les évangiles, puisque Luc a cette phrase dans la scène qu'il emprunte à Marc à propos de la femme qui avait des pertes de sang : « elle avait dépensé tout (holos) son avoir (bios) en médecins » (Lc 8, 43). Que conclure? Marc reprend probablement un récit qu'il reçoit de la tradition, parce qu'on ne retrouve pas son vocabulaire familier. De plus, ce récit de la veuve de Marc et la remarque de Luc met de l'avant deux femmes démunies, qui se retrouvent ruinées.

On ne connaîtra jamais la suite de l'histoire de la veuve qui donne tout son avoir au trésor du temple. Mais il est clair que, pour Marc, elle vient de tout donner, tout, tout, tout.

Textes avec l'adjectif holos chez Marc
bion (bien) Bion est l'accusatif masculin singulier du nom bios. Nous connaissons en français le mot « bio », car il nous a donné des mots comme biologie ou biosphère. Fondamentalement, il signifie : vie, non au sens de vie animale, mais au sens de mode ou manière de vivre, d'où sont dérivés gagne-pain, moyens de subsistance, ressources, avoir, fortune, niveau de vie. Il est rare dans les évangiles-Actes, car il n'apparaît qu'une fois chez Marc, dans notre récit de la pauvre veuve qui donne tout son avoir dans le trésor du temple, et cinq fois chez Luc : Mt = 0; Mc = 1; Lc = 5; Jn = 0; Ac = 0; chez Luc, à part la reprise du récit de la pauvre veuve (Lc 21, 4), on le retrouve parmi les obstacles à la parole quand elle est semée (un style de vie axé sur le plaisir, Lc 8, 14); dans le récit de cette femme qui a dépensé tout son avoir en médecins (Lc 8, 43), et enfin dans le récit de l'enfant prodigue qui a dilapidé l'avoir de son père reçu en héritage (Lc 15, 12.30). Ainsi, bios signifie soit l'avoir, soit le style de vie.

Il est également peu fréquent dans le reste du Nouveau Testament, i.e. quatre fois : dans la première lettre de Jean, on fait référence à l'avoir qui vient, non pas de Dieu, mais du monde (2, 16), et qu'il faut partager avec ceux qui sont dans le besoin (3, 17); la première lettre à Timothée parle d'un style de vie calme et paisible à laquelle nous sommes invités (2, 2); la deuxième parle des activités habituelles de la vie (2, 4). Ainsi, encore une fois, bios signifie soit l'avoir, soit le style de vie, incluant un style marqué par certaines activités typiques de cette vie.

Qu'en est-il de l'Ancien Testament? Le mot bios apparaît 69 fois dans la Septante, si on inclut tant ses écrits canoniques (Proverbes, Job, Cantique des cantiques, Esdras A et B) que deutérocanoniques (Esther grec, Sagesse, Siracide, 1 et 2 Maccabées) et apocryphes (3 et 4 Maccabées) : Pr = 8; Jb = 13; Ct = 1; Esd A = 1; Esd B = 1; Est = 1; Sg = 14; Si = 4; 2M = 7; 3M = 5; 4M = 14.

Comme nous l'avons vu pour le Nouveau Testament, bios sert parfois à décrire l'avoir ou le nécessaire pour vivre, mais c'est très peu fréquent : Pr = 3; Ct = 1; Esd B = 1; Si = 1. Par exemple, Ct 8, 7 : LXX « Des torrents d'eau ne pourront point éteindre l'amour, ni les fleuves le submerger. Si un homme donne toute sa vie (bios, hébr : toutes les richesses de sa maison) par amour, les autres hommes auront pour lui le dernier mépris ».

De même, bios, dans la moitié des cas, fait référence à un style de vie ou à la dimension morale de la vie : Jb = 2; Est = 1; Sg = 14; Si = 2; 2M = 2; 3M = 2; 4M = 11. Par exemple, Sg 2, 15 : « Il nous est odieux, même à voir (l'impie); parce que sa vie (bios) n'est point comme celle des autres, et que ses sentiers sont différents ».

Mais bios y revêt aussi des significations absentes du Nouveau Testament. Ainsi désigne-t-il un certain nombre de fois l'existence humaine en générale, en particulier dans sa précarité et sa durée éphémère : Pr = 5; Jb = 11; Si = 1; 3M = 3; 4M = 3. Dans les textes canoniques, il traduit souvent l'hébreu yôm (jour). Par exemple, Jb 9, 25 : LXX « Ma vie (bios, héb. : mes jours) est plus rapide qu'un courrier ; on ne s'est point placé sur son passage et on ne l'a pas vue ». En ce sens, le mot bios a une signification très proche de zōē (vie, souffle de vie). Par exemple, Si 40, 29 : « Quand un homme en est réduit à regarder vers la table d'un autre, sa vie (bios) ne saurait compter pour une vie (zōē). Car il souille son âme par des mets étrangers, ce dont se gardera l'homme instruit et bien élevé ». Et parfois, le traducteur de la Septante utilise bios et zōē de manière pratiquement synonyme; par exemple, Pr 3, 2 LXX : « car elles (mes préceptes) te donneront une longue vie (bios), des années de vie (zōē), et la paix (voir aussi Pr 3, 16; 4, 10).

Enfin, il y a des cas où bios et zōē sont carrément synonymes, i.e. tout comme zōē se prend par opposition à la mort, de même perdre son bios est synonyme de mourir : 2M = 5; Esd A = 1. Par exemple, Esd 1, 29 : LXX « et il monta sur son char, le second ; et une fois ramené à Jérusalem il perdit la vie (bios, litt. : il altéra sa vie; l'hébreu a plutôt : mût , i.e. il mourut) et fut enterré dans le tombeau de ses pères ».

Que conclure? Le mot bios a évolué avec le temps. Alors qu'il pouvait être pratiquement synonyme de zōē ou désigner la vie dans sa durée, il en est venu à l'orée de la période néotestamentaire à ne désigner que la vie dans sa dimension morale, i.e. le style de vie et les biens qui permettent de vivre. C'est ainsi que le récit de Marc apparaît dans sa particularité, alors que bios désigne l'avoir d'une personne, une signification très peu fréquente. Cela ne fait que souligner qu'on a ici, non pas l'écho du style de Marc, mais probablement celui d'une tradition qu'il utilise.

Textes avec le nom bios dans le Nouveau Testament

Textes avec le nom bios dans la Septante

  1. Analyse de la structure du récit

    La façon dont la liturgie a découpé le texte de Marc met en contraste deux acteurs opposés : les scribes et une pauvre veuve. Les deux scènes sont marquées par un enseignement de Jésus.

    1. Enseignement sur l'hypocrisie des scribes

      Introduction : « Il disait dans son enseignement : "Gardez-vous des scribes..." »

      Description de l'attitude des scribes

      1. Ils cherchent à être importants dans la société, i.e.
        1. À marcher avec de belles robes
        2. À être reconnus et salués sur les places publiques
        3. Les premiers sièges dans les synagogues
        4. Les premiers divans à table dans les festins

      2. En réalité
        1. Ils dévorent les maisons des veuves
        2. Ils font semblant de prier longuement

      Conclusion : Dieu les jugera plus sévèrement que les autres

    2. Enseignement sur le don total

      1. Description de la scène
        1. Assis devant la salle du trésor, Jésus observe les gens faire des dons
        2. Les gens riches déposent beaucoup de petites monnaies
        3. Une pauvre veuve jette deux leptes

      2. Enseignement aux disciples
        1. Introduction : Jésus appelle ses disciples
        2. Affirmation : La veuve a donné plus que tous les autres
        3. Explication : les autres ont donné à partir de leur superflu, la veuve a donné ce qui lui était nécessaire pour vivre

    Cette structure met en relief l'opposition entre l'attitude des scribes et celle de la pauvre veuve. Ces deux attitudes opposées font l'objet de l'enseignement de Jésus, une attitude à éviter, une attitude à admirer, voire à imiter.

    Dans l'attitude des scribes dénoncée par Jésus, il semble y avoir deux points : d'une part, les scribes ne recherchent que leur propre personne qu'ils veulent faire valoir, et d'autre part, ils ne sont que des hypocrites, car ce qu'ils font est mauvais : ils s'emparent des biens des personnes vulnérables que sont les veuves, ils projettent l'image fausse d'êtres de prière, alors que le tout n'est qu'une mise en scène.

    Dans l'attitude de la veuve mise en valeur mise en valeur par Jésus, il y a l'expression authentique du geste de donner, qui va jusqu'à donner tout ce qu'on a, avec le risque de mourir.

  2. Analyse du contexte

    Procédons en deux étapes, d'abord en considérant un plan possible de l'ensemble de l'évangile et en observant où se situe notre passage dans ce grand plan, ensuite en considérant le contexte immédiat de notre récit, i.e. ce qui précède et ce qui suit.

    1. Contexte de l'ensemble de l'évangile selon Jean

      Il y a plusieurs façons de regrouper les diverses sections de l'évangile. Nous en proposons une qui a l'avantage de reprendre le propos de l'évangéliste exprimée par ses premiers mots : « Commencement de l'Évangile de Jésus Christ, Fils de Dieu ». Ainsi, notre plan se divise en deux grandes parties, qui reprennent chacune les deux titres attribués à Jésus : Christ et fils de Dieu; et chacun de ses parties se terminent par la reconnaissance de ce titre, d'abord Pierre qui reconnaît en Jésus le Christ (fin de la 1ier partie), puis le centurion qui reconnaît en Jésus le fils de Dieu (fin de la 2e partie). Nous utilisons le mot « mystère » pour chacune de ces parties, car l'évangile de Marc est un long cheminement pour découvrir progressivement l'identité de Jésus.

      Le mystère du Christ (messie) 1, 1 – 8, 30

      Préparation
      • Invitation à la conversion par Jean Baptiste (1, 2-8)
      • Baptême de Jésus et son élection par Dieu (1, 9-13)

      1, 1 – 1, 13
      Jésus et le peuple
      • Proclamation du règne de Dieu (1, 14-15)
      • Choix des premiers disciples (1, 16-20)
      • Une journée typique de Jésus (1, 21-39)
      • Multiples guérisons et controverses, et décision des Pharisiens de le tuer (1, 40 – 3, 6)

      1, 14 – 3, 6
      Jésus et les siens
      • Sommaire de l'activité de Jésus (3, 7-12)
      • Institution des Douze (3, 13-19)
      • Controverse sur la source du pouvoir de Jésus (3, 20-30)
      • La vraie parenté de Jésus (3, 31-35)
      • Enseignement en paraboles (4, 1-34)
      • Divers récits de miracle (4, 35 – 5, 43)
      • Conclusion : les siens ne croient pas en Jésus (6, 1-6)

      3, 7 – 6, 6
      Jésus et ses disciples
      • Envoi en mission des Douze (6, 7-13)
      • Hérode et la mort de Jean-Baptiste (6, 14-29)
      • Section des pains (6, 30 – 8, 21)
        • 1ière multiplication des pains (6, 30-41)
        • Marche sur les eaux (6, 45-52)
        • Sommaire sur les guérisons de Jésus (6, 53-56)
        • Controverse avec les Pharisiens (7, 1-23)
        • Foi de la syro-phénicienne et guérison (7, 24-30)
        • 2e multiplication des pains (8, 1-10)
        • Refus des signes et aveuglement des disciples (8, 11-21)
      • Guérison d'un aveugle (8, 22-26)
      • Pierre reconnaît en Jésus le Christ (8, 27-30)

      6, 7 – 8, 30
      « Tu es le Christ (messie) » (8, 29)

      Le mystère du fils de l'homme (8, 31 – 16, 8)

      Le chemin du fils de l'homme
      • 1ière annonce de sa mort (8, 31-33)
        • Enseignement sur être disciple (8, 34-38)
        • Anticipation de la mort : la transfiguration (9, 1-13)
        • Guérison d'un enfant possédé (9, 14-29)
      • 2e annonce de sa mort (9, 30-32)
        • Enseignement sur la vie commune : apprendre à être le dernier, accueillir les enfants, éviter de scandaliser les croyants, le plan de Dieu sur le mariage, tout laisser pour suivre Jésus (9, 33 – 10, 31)
      • 3e annonce de sa mort (10, 32-34)
        • Enseignement sur l'attitude de serviteur du disciple (10, 35, 45)
      • Guérison d'un aveugle et chemin vers Jérusalem (10, 46-52)

      8, 31 – 10, 52
      Jugement de Jérusalem
      • Entrée triomphale à Jérusalem (11, 1-11)
      • Jugement en acte et en parole (11, 12-26)
        • Le figuier stérile (11, 12-14)
        • Les vendeurs chassés du temple (11, 15-19)
        • Enseignement autour du figuier stérile (11, 20-26)
      • Cinq controverses (11, 27 – 12, 44)
        • Sur l'autorité de Jésus (11, 27 – 12, 12)
        • Sur l'impôt dû à César (12, 13-17)
        • Sur la résurrection des morts (12, 18-27)
        • Sur le premier commandement (12, 28-34)
        • Sur le Psaume 110 (12, 35-37)
      • Enseignement final : mise en garde et le véritable don (12, 38-44)
      • Discours apocalyptique sur la ruine du temple (13, 1-37)

      11, 1 – 13, 37
      Passion et résurrection
      • Introduction (14, 1-2)
      • L'onction de Béthanie (14, 3-9)
      • Trahison de Judas (14, 10-11)
      • Le repas pascal (14, 12-31)
      • Gethsémani et l'arrestation de Jésus (14, 32-52)
      • Le procès devant le Sanhédrin (14, 53-72)
      • Le procès devant Pilate (15, 1-20)
      • La crucifixion et la mort de Jésus (15, 21-41)

      14, 1 – 16, 8
      « Vraiment cet homme était fils de Dieu! » (15, 39)

      • L'ensevelissement (15, 42-47)
      • Les femmes au tombeau (16, 1-8)

      Addition non-marcienne par un auteur qui connaît l'évangile de Luc : 16, 9-20

      Dans le cadre de ce contexte de tout l'évangile de Marc, on peut faire quelques observations sur la péricope 12, 38-44.

      • Cette péricope appartient à la 2e partie de l'évangile où se profile la perspective de la mort de Jésus, Jésus ayant déjà fait la 3e annonce de sa mort
      • Jésus rencontre de plus en plus d'opposition exprimée par les diverses controverses où on lui tend des pièges
      • Notre péricope commence avec une mise en garde contre les scribes, ce qui ne surprend pas dans le contexte où Jésus et l'élite juive sont en opposition
      • Le récit de la pauvre veuve qui suit peut surprendre, mais moins si on tient compte du fait que :
        • Le mot « veuve » est apparu dans la mise en garde de Jésus contre les scribes, et selon son habitude, Marc aime les séquences de mots-crochets
        • La pauvre a tout donné, et Jésus s'apprête à tout donner avec sa mort qui approche

    2. Contexte immédiat

      Le contexte immédiat qui précède commence en 12, 35, alors que Marc écrit : « Prenant la parole, Jésus enseignait dans le temple ». D'ailleurs, c'est depuis 11, 27 que Jésus enseigne au temple où il est confronté aux grands prêtres, scribes et anciens. Mais en 12, 34, nous apprenons que, voyant les réponses de sagesse de Jésus, ses opposants n'osent plus l'interroger.

      Alors qu'on n'ose plus l'interroger, c'est Jésus qui passe à l'attaque, et en prenant en défaut les scribes, d'abord dans leur exégèse de l'Écriture sur le messie comme fils de David (12, 35-37), ensuite dans leur attitude hypocrite (12, 38-40). Si les opposants ont disparus, qui est donc son auditoire? D'après 12, 47 (« La foule nombreuse l'écoutait avec plaisir »), la foule est son auditoire, qui est ouverte à ce qu'il dit sur les scribes. Mais avec le récit de la pauvre veuve, l'auditoire change : c'est seulement aux disciples que Jésus s'adresse.

      Le contexte immédiat qui suit notre péricope amorce une nouvelle section sur la destruction du temple. Cela crée une curieuse situation : la pauvre veuve donne tout ce qu'elle a dans la caisse du temple, néanmoins ce temple est appelé à disparaître; ainsi, il faut mettre l'accent sur la signification de son geste, non sur les résultats.

      On peut noter que le récit sur l'exégèse du Psaume 110 par les scribes, la mise en garde contre l'hypocrisie des scribes, le récit de la pauvre veuve et le discours apocalyptique annonçant la destruction du temple forment un ensemble hétéroclite; Marc se trouve à réunir des matériaux épars et il serait surprenant que sur le plan historique des événements auraient suivi étroitement cette séquence. Ce qu'il nous importe de souligner, c'est l'intention de Marc de les mettre ensemble en utilisant des mots crochets comme scribe, veuve et temple : la mention de l'exégèse des scribes permet d'introduire la mise en garde contre l'hypocrisie des scribes qui dévorent le bien des veuves, la mention des veuves dans le reproche d'hypocrisie permet d'introduire la scène de la veuve, et la mention du trésor du temple dans le récit de la veuve permet d'introduire l'annonce de sa destruction. Et pour Marc, l'ensemble forme un tout cohérent : cela lui permet de mettre en contraste deux attitudes fondamentale, celle représentée par les scribes, celle représentée par la veuve, qui est en fait celle de Jésus; l'une est appelée à mourir, l'autre à ressusciter.

  3. Analyse des parallèles

    Rappelons que, selon la théorie la plus acceptée dans le monde biblique, Marc aurait été le premier à publier son évangile, Matthieu et Luc auraient réutilisé une bonne part de l'oeuvre de Marc dans leur évangile, tout en intégrant une autre source, connue des deux et appelée « source Q », ainsi que d'autres sources qui leur sont propres, et enfin Jean aurait publié plus tard un évangile indépendant, sans connaître Marc, Matthieu et Luc, même s'il semble avoir eu accès à des sources semblables.

    Dans ce contexte, l'étude des parallèles nous permet de mieux cerner ce qui est spécifique à chaque évangéliste. Voici notre convention : on a souligné les passages de Marc repris par l'un ou l'autre ses autres évangélistes; on a mis en bleu ce qui est commun à Matthieu et Luc seulement, et qui peut relever de la source Q.

    Marc 12Matthieu 23Luc 20Luc 11
    38a Et dans son enseignement il disait1b Et à ses disciples disant45b Il dit à ses disciples46a Il dit : « À vous aussi, les légistes, malheur!
    38b gardez-vous des scribes2 sur la chaire de Moïse se sont assis les scribes et les Pharisiens46a faites attention aux scribes
    3 Donc, tout ce qu'ils vous diront, faites(-le) et observez(-le); mais ne faites (rien) selon leurs actions, car ils disent et ne font pas
    4 Ils lient des charges lourdes et les mettent sur les épaules des hommes, mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer de leur doigt.46b Parce que vous chargez les hommes de charges insupportables et vous-mêmes ne touchez pas à (ces) charges d'un de vos doigts »
    5 Ils font toutes leurs actions pour être regardés par les hommes, car ils élargissent leurs phylactères et allongent leurs franges.
    38c qui sont voulant dans des vêtements amples marcher et des salutations dans les places publiques6 Ils aiment le premier divan dans les festins et les premiers sièges dans les synagogues,46b qui sont voulant marcher dans des vêtements amples et aimant des salutations dans les places publiques 43a « Malheur à vous Pharisiens, parce que vous adorez
    39 et des premiers sièges dans les synagogues et des premiers divans à table dans les festins,7a et les salutations sur les places publiques, 46c et des premiers sièges dans les synagogues et des premiers divans à table dans les festins43b le premier siège dans les synagogues et les salutations dans les places publiques
    7b et à être appelés par les hommes « Rabbi ».
    40 qui dévorent les maisons des veuves et, en apparence, prient longuement, ceux-là subiront une plus forte condamnation.47 qui dévorent les maisons des veuves et, en apparence, prient longuement, ceux-là subiront une plus forte condamnation.
    41 Et s'étant assis face au trésor, il regardait comment la foule jette de la (monnaie de) bronze dans le trésor, et beaucoup de riches jetaient beaucoup.21, 1 Or, ayant levé les yeux, il vit ceux qui jetaient leurs offrandes dans le trésor : des riches.
    42 Et, étant venue, une veuve pauvre jeta deux leptes, ce qui est un quart d'as.2 Il vit certaine veuve indigente y jetant deux leptes,
    43 Et ayant appelé ses disciples, il leur dit : « En vérité, je vous dis que cette pauvre veuve a jeté plus que tous ceux qui jetaient dans le trésor.3 et il dit : « Vraiment, je vous dis que cette pauvre veuve a jeté plus que tous.
    44 Car tous ont jeté de leur superflu, mais elle, de son indigence, elle a jeté tout ce qu'elle avait, sa subsistance entière. »4 Car tous ceux-ci ont jeté de leur superflu dans les offrandes, mais elle, de son indigence, elle a jeté toute la subsistance qu'elle avait. »

    Nous pouvons faire un certain nombre d'observations à partir de ces parallèles.

    • Considérons d'abord les mises en garde du début. Le texte de Matthieu présente des passages semblables à Marc, et d'autres semblables à Luc, soulignés en bleu, tandis que Luc nous offre deux séries de textes (ch. 20 et 11) avec des parallèles avec Matthieu et avec Marc. Qu'est-ce à dire? Les mises en garde contre les scribes (ou les légistes) proviendraient de deux sources, l'une reflétée par Marc, l'autre qui serait la source Q connue par Luc et Matthieu. Matthieu a opté pour une intégration des deux sources en seul récit, Luc les a en quelque sort gardés séparés, son chapitre 11 reflétant la source Q, son chapitre 20 reflétant ce qu'il reçoit de Marc. M.E. Boismard, (Synopse des Quatre évangiles en français. Paris : Cerf, 1977, v. 2) propose une théorie beaucoup plus complexe où les évangiles de Marc, Matthieu et Luc ont connu une version préliminaire qu'il appelle Marc-intermédiaire, Matthieu-intermédiaire et proto-Luc).

    • La source Q, comme on le voit chez Matthieu, insiste sur l'attitude ostentatoire de scribes et des Pharisiens qui portaient des phylactères sur le front, i.e. ce coffret avec un petit parchemin contenant des passages de la loi, et des franges au bas des vêtements pour rappeler les commandements : leur but était de se montrer les plus religieux des Juifs. Luc, au ch. 11 qui reprend cette source Q, semble avoir délibérément omis ce passage. Pourquoi? L'allusion aux phylactères et aux franges devaient certainement être incompréhensible pour son auditoire grec. Il est possible que l'histoire des vêtements amples chez Marc soit une façon de reprendre le récit sur les phylactères incompréhensible en dehors du monde juif.

    • La source Q et celle de Marc s'entendent sur deux attitudes chez les scribes : la recherche des premières places dans les synagogues et des salutations sur la place publique. Mais celle de Marc, non seulement amplifie la recherche des premières places en ajoutant celles des premiers divans dans les festins qu'ignore Matthieu (à moins qu'il n'ait connu que le Marc intermédiaire qui n'avait pas cette note), mais nous oriente vers l'hypocrisie des scribes qui recherchent l'argent des veuves et font semblant d'être pieux. Cette orientation est différente de celle de la source Q qui continue sur le désir des scribes d'être importants en se faisant appeler « Rabbi ».

    • On aura noté que Matthieu et Luc remplacent tous les deux le verbe « vouloir » de Marc (v. 38c : « ils sont voulant dans des vêtements amples »), par le verbe « aimer » (chez Mt, v. 6 « ils aiment », chez Lc 20, 46b « aimant des salutations »). Comme Matthieu et Luc, en principe, ne se connaissaient pas, comment expliquer cette coïncidence? On pourrait répondre que Luc, ayant déjà utilisé le verbe « vouloir » juste avant, opte pour un synonyme qui, par hasard, est le même verbe utilisé par Matthieu pour l'ensemble du verset. Boismard (p. 355) opte pour une théorie plus complexe où Luc utiliserait le proto-Luc comme source, et le proto-Luc est issu du Matthieu-intermédiaire, et comme le Matthieu intermédiaire avait le verbe « aimer », ce verbe se retrouve à la fois chez Matthieu et Luc.

    • Quand à l'épisode de la pauvre veuve, Luc apporte des modifications au récit qu'il reçoit de Marc.

      • Tout d'abord, conformément à l'image noble qu'il tient à conserver de Jésus, celui-ci n'a pas besoin de s'asseoir pour examiner la situation, mais tout de suite il peut voir ce qui se passe
      • Au verbe « regarder » (theomai) de Marc, il préfère ses verbes familiers : « lever les yeux » (anablepō), « voir » (oraō)
      • Il élimine les mots peu usités dans sa communauté, comme chalkos (monnaie de bronze) ou « quart d'as ». Ces termes sont remplacés par un mot générique : offrande (dōron)
      • Au terme hébreu de Marc : amēn (c'est vrai), il préfère le terme grec alēthōs (vraiment)
      • Enfin, il allège le style un peu lourd de Marc : « il regardait comment la foule jette de la (monnaie de) bronze dans le trésor, et beaucoup de riches jetaient beaucoup » devient sous sa plume : « il vit ceux qui jetaient leurs offrandes dans le trésor : des riches »; puis, « je vous dis que cette pauvre veuve a jeté plus que tous ceux qui jetaient dans le trésor » devient sous sa plume « je vous dis que cette pauvre veuve a jeté plus que tous », trouvant sans doute que la répétition de « ceux qui jetaient dans le trésor » était en quelque sorte un pléonasme.

    Dans l'ensemble, deux choses sont à retenir : dans sa reprise de la tradition sur les travers des scribes, Marc évite les choses trop juives, comme celles qui concernent les phylactères et les franges aux vêtements; par contre, en bon compteur qui veut frapper l'imagination, il aime donner un certain nombre de détails concrets, comme les pièces de cuivre que mettre les riches dans le trésor du temple, ou la précision que deux leptes équivalent à un quart d'as.

  4. Intention de l'auteur en écrivant ce passage

    La plupart des biblistes s'entendent pour placer la publication de l'évangile de Marc avant la chute de Jérusalem en l'an 70, car l'auteur semble ignorer cet événement; et donc on a tendance à placer cette publication vers l'an 67. Selon la tradition et par le type de lecteur qu'assume l'évangile, Marc s'adresse d'abord à la communauté chrétienne de Rome. Or, cette communauté va vivre des événements tragiques sous le règne de Néron de l'an 54 à 68, en particulier lors de l'incendie de Rome en l'an 64 et dont ils seront les boucs émissaires. Sur le sujet, l'historien romain Tacite (Annales, 15, 44) écrit :

    Mais aucun moyen humain, ni largesses impériales, ni cérémonies expiatoires ne faisaient taire le cri public qui accusait Néron d'avoir ordonné l'incendie. Pour apaiser ces rumeurs, il offrit d'autres coupables, et fit souffrir les tortures les plus raffinées à une classe d'hommes détestés pour leurs abominations et que le vulgaire appelait chrétiens. Ce nom leur vient de Christ, qui, sous Tibère, fut livré au supplice par le procurateur Pontius Pilatus. Réprimée un instant, cette exécrable superstition se débordait de nouveau, non-seulement dans la Judée, où elle avait sa source, mais dans Rome même, où tout ce que le monde enferme d'infamies et d'horreurs afflue et trouve des partisans. On saisit d'abord ceux qui avouaient leur secte ; et, sur leurs révélations, une infinité d'autres, qui furent bien moins convaincus d'incendie que de haine pour le genre humain. On fit de leurs supplices un divertissement : les uns, couverts de peaux de bêtes, périssaient dévorés par des chiens ; d'autres mouraient sur des croix, ou bien ils étaient enduits de matières inflammables, et, quand le jour cessait de luire, on les brûlait en place de flambeaux. Néron prêtait ses jardins pour ce spectacle, et donnait en même temps des jeux au Cirque, où tantôt il se mêlait au peuple en habit de cocher, et tantôt conduisait un char. Aussi, quoique ces hommes fussent coupables et eussent mérité les dernières rigueurs, les coeurs s'ouvraient à la compassion, en pensant que ce n'était pas au bien public, mais à la cruauté d'un seul, qu'ils étaient immolés.

    Ce contexte est important pour comprendre l'évangile de Marc : c'est un évangile qui s'adresse à une communauté déchirée, qui comprend mal que celui en qui ils ont mis leur foi, et qu'ils croient ressuscités, ne soient pas intervenus pour leur éviter la persécution, la souffrance et la mort. Voilà pourquoi Marc, comme pasteur de cette communauté, essaie de les introduire progressivement au mystère de la vie qui doit passer par la souffrance et la mort, un chemin d'abord tracé par leur maître. L'évangile de Marc comporte quelque chose de sombre et tragique dans son plan : tout le ministère de Jésus se passe en Galilée, mais ce ministère est en quelque une préparation avant de se mettre en marche vers Jérusalem où il sera condamné à mort; il n'y a en quelque sorte qu'une seule route, celle qui mène au Calvaire.

    Rappelons qu'un évangile n'est pas un journal des activités de Jésus, et donc il n'est pas possible d'établir une chronologie de ce qui s'est passé au cours de ces deux ans et demie de son ministère. D'après Jean, Jésus serait allé plusieurs fois à Jérusalem. D'après Marc, il n'y serait qu'une seule fois pour y mourir : ce n'est pas un plan « historique », c'est un plan « théologique », où après avoir fait connaître la force du règne de Dieu à l'oeuvre dans son action et dans son enseignement à tout le peuple et y avoir associé ses disciples, il accepte d'affronter la souffrance et la mort. Notre péricope sur les scribes et la pauvre veuve s'insère au moment où Jésus a déjà annoncée par trois fois les souffrances et la mort qui l'attendent, au moment où, après une série de controverses avec les autorités religieuses, les liens sont coupés avec celles-ci. Seuls des gens de la foule et ses disciples sont là pour l'écouter.

    Comme nous l'avons rappelé quelque fois, Marc est un bon conteur. N'ayant pas connu directement Jésus, il semble néanmoins disposer d'une grande richesse de traditions écrites et orales. D'après la tradition, il aurait connu Pierre. Or, que fait-il ici dans cette section des versets 38 à 44? Il a sous la main une tradition où Jésus aurait dénoncé l'attitude des lettrés de l'époque, qui étaient aussi des spécialistes de la Bible, des gens qui avaient beaucoup de prétentions sociales et se considéraient à part des autres, qui portaient divers signes religieux pour afficher leur piété, mais tout cela était en porte à faux avec leur agir : il n'y avait aucune sincérité dans ce qu'ils faisaient, et même à la limite, ils pouvaient être des escrocs. Il est possible que cette tradition reflète plusieurs interventions de Jésus au cours de son ministère. Quoi qu'il en soit, Marc a décidé de reprendre cette tradition et de l'insérer au moment où, dans son récit, les ponts sont coupés avec les autorités religieuses, comme une forme de conclusion et de jugement à leur égard. À travers la foule qui écoute Jésus sur le parvis du temple, Marc voit la communauté chrétienne, en particulier l'élite éduquée, et entend la mettre en garde face à une attitude semblable d'hypocrisie. Jésus ne sera plus là pour les guider chaque jour. Les chrétiens doivent se remémorer son enseignement.

    Marc a choisi de faire suivre cette mise en garde contre les scribes par le récit d'une pauvre veuve qui fait une offrande au temple. Le langage de ce récit n'appartient pas au langage familier de Marc, comme nous l'avons déjà mentionné, et n'est probablement pas un récit qu'il a inventé. On ne sait pas quand cette scène a pu avoir lieu selon la tradition. Mais Marc a choisi de l'insérer juste après la mise en garde contre les scribes. Pourquoi? On a déjà fait remarquer que le mot-crochet « veuve » a pu jouer un rôle, car le récit précèdent parlait des scribes qui dévorent les maisons des veuves. Mais il y a certainement plus que ça, car c'est la dernière scène avant le long discours apocalyptique et le récit proprement dit de son procès et de sa mort. De plus, Jésus prend la peine de faire venir à lui ses disciples pour offrir un enseignement : il entend livrer un message fondamental, pas une petite leçon de morale.

    Tout d'abord, la scène des scribes hypocrites, qui s'enrichissent aux dépens des veuves, et celle de la veuve, qui donne tout ce qu'elle a pour vivre, doivent être lues ensemble, comme un contraste saisissant; on ne peut avoir d'antithèse plus grand, de voies plus opposées. Et tout comme Jésus a posé un jugement sur l'élite hypocrite, il pose également un jugement sur la veuve : elle a fait le plus grand don possible. Dans cette construction de Marc, il y a une invitation à suivre le chemin de la veuve. Et pour la communauté de Rome qui a tout perdu avec la persécution, il y a la consolation de savoir qu'ils ont choisi le chemin de la veuve.

    Mais il y a encore quelque chose de plus profond. Car cette scène autour de la veuve précède de peu tout le récit du procès et de la mort de Jésus. Marc, en fin conteur, aime les personnages qui incarnent divers aspects de la vie de Jésus et celle de la communauté chrétienne. Par exemple, à Jéricho, l'aveugle Bartimée, qui finalement voit clair et décide de suivre Jésus sur le chemin de Jérusalem, donc le chemin de la mort, représente cette communauté chrétienne qui, avec le regard de la foi, est capable de suivre son maître sur ce chemin difficile. Maintenant, cette veuve qui est capable de se dépouiller de tout, même de ce qui est nécessaire pour vivre, représente à la fois le chemin de Jésus qui accepte de se dépouiller de tout, incluant sa propre vie, et qui sera représenté par un corps nu sur la croix, et le chemin des chrétiens de Rome qui seront déshérités et tués. L'approche de Marc devant sa communauté persécutée n'est pas d'adoucir les angles, mais de donner un sens à ce qu'ils doivent vivre. Et trouver ce sens, permettra à cette communauté d'affronter les événements.

  5. Situations ou événements actuels dans lesquels on pourrait lire ce texte

    1. Suggestions provenant des différents symboles du récit

      • Les places d'honneur. Il y a peu de gens qui peuvent restés indifférents à tout ce qui peut les honorer, à souligner leur importance; nous avons tous besoin de nous sentir important. Mais quel prix sommes-nous prêts à payer pour cela? Cela n'a-t-il pas un effet pervers?

      • Les longs moments de prière. Les comportements religieux sont ambigus : parfois ils sont sincères, parfois ce sont de faux semblants. Comment les distinguer? Qu'est-ce qui fait qu'une attitude est sincère, ou qu'elle est hypocrite?

      • Les dons que font les gens. Il y a plusieurs motivations à donner. Et la signification des dons peut varier selon les montants, et selon la richesse personnelle des individus. Que signifie profondément le geste de donner?

      • Une veuve qui donne tout ce qu'elle a pour vivre. À première vue, c'est complètement fou. Mais connaît d'autres exemples semblables? Pourquoi une personne poserait un tel geste?

    2. Suggestions provenant de ce que nous vivons actuellement

      • La nouvelle a eu l'effet d'une bombe. À l'été 2018, un rapport de 900 pages accuse les autorités religieuses du diocèse de Philadelphie d'avoir dissimulé plus de mille cas d'abus sexuels de la part d'une centaine de prêtres sur plus de mille mineurs. Cela ne se rapproche-t-il pas des scribes qui prétendent être les plus religieux des hommes, mais en même temps font des malversations?

      • Le président brésilien Jair Bolsonaro, considéré comme un politicien populiste, est à peine élu, voilà qu'un juge de l'état du Minas Gerais vient d'ordonner l'expulsion de 450 familles qui exploitaient des terres laissées à l'abandon depuis deux décennies par leurs propriétaires. N'est-il pas décourageant de voir le peu de soucis pour les plus pauvres? L'évangile offre-t-il une lueur d'espoir?

      • Des incendies dévastateurs ravagent encore la Californie. Cette fois-ci, les conséquences sont beaucoup plus funestes, et le nombre de morts élevés. Beaucoup de gens ont tout perdu. Comment réagir devant ces événements? L'évangile n'offre-t-il pas des pistes de vie?

      • L'assassinat du journaliste Jamal Khashoggi à l'ambassade de l'Arabie Saoudite a fait grand bruit. Mais ce n'est pas nouveau qu'un état commande l'assassinat d'un individu gênant. Les États-Unis l'ont fait, Israël l'a fait. Et n'est-ce pas la motivation pour éliminer Jésus que propose Caïphe : « Il est de votre intérêt qu'un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière » (Jn 11, 50). Y aurait-il une morale différente pour un individu et pour un état? L'évangile n'a-t-il rien à dire sur le sujet?

      • Une adolescente de 13 ans vient de mettre fin à ses jours. Un autre suicide. Elle était surdouée à l'école. Mais son anxiété était généralisée, elle souffrait de trouble obsessionnel-compulsif, avec difficulté à créer des liens avec des enfants de son âge. Et le système de santé n'a pas été en mesure de la prendre correctement en main. Pourquoi un monde avec tant de déficiences? Pourquoi tant de souffrance? Dans son cheminement, Jésus était certainement conscient d'une telle situation. Quelle était sa réponse?

 

-André Gilbert, Gatineau, novembre 2018